Les enjeux de l’édition numérique


A en croire les chiffres de l’étranger, 2011 sera l’année d’adoption de l’édition numérique par le grand public, notamment pour les États-Unis. Il faudra sans aucun doute attendre 2012 pour faire le même constat en France. Il peut donc paraître utile de faire un rapide point sur l’édition numérique et ses enjeux, aujourd’hui et pour le futur.

Pour commencer, donnons une rapide définition de la lecture numérique. Si beaucoup de lecteurs semblent aujourd’hui résolument contre l’idée de lire leurs livres favoris sur des liseuses, l’ironie de la chose veut qu’ils soient pourtant coutumiers de la lecture numérique. Si on cherchait à faire une définition très large, on pourrait en effet dire que la lecture numérique est toute lecture effectuée sur des supports dématérialisés. Dans un sens, on peut dire que la lecture numérique s’est développée avec l’essor d’internet, et peut-être plus précisément des blogs ou des projets visant à développer la culture sur internet (Wikipedia étant le plus connu d’entre eux). Il est aujourd’hui habituel de consulter des articles de journaux ou des textes courts sur internet, et donc de pratiquer la lecture numérique.

Reste que si les lecteurs sont coutumiers du fait de lire des textes courts sur internet, ils sont pour la plupart réticents à lire des romans entiers sur des écrans, les arguments principaux étant la fatigue visuelle engendrée par les écrans (l’inconfort de lecture) et l’attachement naturel au livre imprimé. En France, on pourra aussi dire que le manque d’offre de liseuses et le côté encore nouveau du produit fait qu’il a très peu de notoriété. Nombreux sont les Français a ne tout simplement pas connaître l’existence des livres électroniques.

Avec l’arrivée prochaine d’une offre plus agressive de la part des vendeurs de liseuses, tels que Kobo  et le développement ou la hausse de popularité de l’offre déjà existante en France (citons notamment les Cybooks français de Booken, ou tout simplement le déjà célèbre iPad d’Apple qui peut également servir à la lecture numérique), il est à parier que le numérique va certainement se répandre en tant que type de lecture privilégié d’un certain nombre de Français, aussi bien sur les articles de journaux et les textes courts que sur les romans.

L’arrivée de nouveaux lecteurs numériques moins chers et plus médiatisés va nécessairement aider au développement de l’édition numérique en France, pour le moment ralentie par les grandes maisons d’édition françaises, qui cherchent encore -ou non- un modèle économique viable pour leur offre numérique, et ont donc tendance à freiner cette offre. Profitons-en ici pour citer quelques éditeurs numériques francophones qui ont osé se placer en précurseurs sur ce secteur : Primento éditions, Numeriklivres, Publie.net ou encore Walrus, qui s’est spécialisé dans les livres numériques augmentés.

Si la position de ces éditeurs 100 % numérique n’est pas forcément évidente, c’est avant tout car l’édition numérique est un secteur nouveau qui pose encore un certains nombre de questions, et qui n’a pas encore trouvé de modèle fiable. Attachons-nous ici à détailler les principaux enjeux de l’édition numérique, en ce milieu d’année 2011 :

1- L’adaptation du lecteur : L’enjeu le plus évident est celui de l’adaptation du lecteur. Les lecteurs français sont-ils prêts à passer au numérique ?  Sont-ils prêts à délaisser le livre imprimé ? Force est de constater que, actuellement, le nombre de français possesseurs d’une liseuse est dérisoire. Certes, les ventes d’iPad sont peut-être encourageantes, mais les fonctions de l’iPad sont loin de se résumer à la simple lecture numérique. Reste à voir si le développement de l’offre s’accompagnera d’un développement des achats, ce qui sera sans doute le cas.

2- Le support : Il est également judicieux de s’interroger sur le type de support qui sera privilégié par les lecteurs numériques. Ne nous voilons pas la face, les liseuses en sont encore à leur débuts, et l’attitude du lecteur numérique déterminera certainement leur évolution. Pour le moment, la lecture numérique peut se faire sur ordinateur, sur liseuse ou sur tablette, chaque support ayant ses avantages et ses inconvénients. Reste à savoir ce que le lecteur voudra faire de sa liseuse. Voudra-t-il lire sur un écran LCD coloré ou privilégiera-t-il l’encre électronique , plus agréable mais « noir et blanc » (gris serait plus exact), cherchera-t-il simplement à lire ou voudra-t-il aussi se connecter à Internet, jouer à des jeux vidéos, aura-t-il besoin de lire du son ou des vidéos ? La nature du support le plus populaire  incitera certainement les éditeurs numériques à s’adapter…

3- Le format : Tout aussi technique, et certainement lié à l’enjeu précédent, la question du format de l’eBook sera certainement au cœur des enjeux. Pour le moment, les éditeurs francophones privilégient le format ePub qui permet plus de libertés. Il faudra déterminer si d’autres formats ne seront pas plus pratiques, mais aussi parvenir à trouver un format universel, lisible avec autant d’aisance sur les différents supports. Il sera aussi question de déterminer la longévité de tel ou tel format. Si le lecteur doit faire une croix sur toute sa bibliothèque à chaque fois qu’il change de support, faute de compatibilité, il sera enclin à préférer le livre imprimé, qu’il sera certain de pouvoir encore lire dans 10 ans, quelle que soit l’avancée de la technologie.

4- Le prix : Au cœur de bon nombre de questions, le prix sera déterminant pour l’adoption ou non de l’offre numérique. Il est reconnu que les consommateurs ne sont pas forcément hostiles au numérique (musique, vidéos, etc.) mais qu’ils ont tendance à considérer que l’offre numérique doit être moins chère. Le prix idéal du livre numérique, tant pour le lecteur que pour l’éditeur, est encore à déterminer.

5- Le mode de diffusion : Comment le lecteur doit-il accéder à l’offre numérique ? Pour le moment, le plus logique est de penser que le consommateur paiera une œuvre à l’unité, dont il disposera à sa guise, comme il le fait actuellement avec le livre imprimé. Cependant, avec Internet, on peut imaginer des offres différentes. Le lecteur préférera peut-être consulter ses livres en streaming, comme le proposera bientôt Otheka. Forfaits ou autres abonnements mensuels seront peut-être à imaginer.

6- Le piratage : Qui dit numérique dit piratage. Les éditeurs papiers qui expérimentent le numérique ont tendance à vouloir truffer leurs eBooks de protections (les DRM) pour contrer le piratage. Malheureusement, ces protections ont tendance à diminuer la liberté du lecteur, et sont facilement contournables. Elles sont donc à l’heure actuelle plus un frein à la consommation qu’au piratage. Le cœur du problème est de savoir si une offre payante satisfera les lecteurs, ou si le piratage rendra à terme toute commercialisation numérique impossible. Ayons confiance en l’honnêteté des lecteurs et parions qu’ils seront ravis de payer pour une offre de qualité et sans contraintes !

7- La cannibalisation des produits : En Amérique, les éditeurs sont déjà face au problème de cannibalisation de leurs produits, à savoir que la vente numérique tend à diminuer les ventes de livres papiers. Il est déjà reconnu que l’existence du numérique a poussé les éditeurs à avancer la sortie de leurs livres de poche. Comme il est évident que l’offre numérique cohabitera un long moment avec l’offre papier, les éditeurs amenés à vendre sur les deux supports devront réussir à s’adapter et à trouver un modèle économique stable.

8 – Le changement : Dernier enjeu, et non des moindres, l’édition numérique risque de bouleverser le secteur de l’édition tout entier, ce pourquoi nombre de maisons d’édition y sont encore réticentes. Le numérique se passe d’une foule d’intermédiaires nécessaires au livre papier. Imprimeurs et libraires sont notamment grandement menacés par l’arrivée de l’offre numérique. Les éditeurs, à moyen terme, seront amenés à repenser entièrement leur fonctionnement, ce qui sera au final le véritable enjeu de l’édition numérique.

Cet article déjà interminable n’est pourtant qu’un bref aperçu de ce que peut signifier l’édition numérique. Certains enjeux ont certainement été oubliés, et d’autres sans doute surestimés, à vous de juger !

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14 réflexions sur “Les enjeux de l’édition numérique

  1. Pas trop le temps en cette journée, à mon grand désarroi, mais j’ai quand même lu l’article en entier 🙂

    Donc, pour n’intervenir que sur le point 3, je pense que le format .mobi (et .AZW par extension) va cohabiter avec EPUB pendant un bon moment. Je dois dire que je ne vois pas Amazon ouvrir son écosystème à EPUB pour le moment (il l’a quand même fait sur Kindle Direct Publishing, plateforme maison de publication directe pour faire plaisir aux auteurs qui n’avaient pas envie de perdre de temps en conversion). L’écosystème Kindle, c’est un format proprio et des logiciels disponibles partout, ce qui « fidélise par la force » le lecteur qui ne peut pas aller voir ailleurs sans abandonner ses achats ou se débrouiller pour les convertir et faire sauter les DRMs.

  2. Très bon résumé, notamment le point n°8 sur le changement et la suppression des intermédiaires. Que vont devenir les libraires, pour ne citer qu’eux ? Il ne faut pas freiner l’avancée du livre numérique, le seul point capital est que les gens continuent à lire. Il faut donc que les deux supports sont amenés à coexister, si possible pacifiquement…

    Quant à moi, trop amoureuse des livres-objets, je ne me vois pas essayer une liseuse. Pour l’instant 😉

    • Que vont devenir les libraires ?
      Leur valeur ajoutée n’est pas la gestion de stock ou des retours, mais le conseil.

      Rien ne les empèche de transposer ce conseil aux ebooks, par exemple en installant une borne d’achat de « ebooks » dans leur boutique, toute vente effectuée par l’intermédiaire de cette borne donnant lieu à commission.

      Une autre possibilité serait qu’ils vendent des « cartes » contenant un lien vers le fichier numérique ainsi qu’un code de déverouilllage de ce fichier (ou du lien). Là, ils pourraient être rémunérés soit sur une marge entre l’achat et la vente de cette carte, soit encore par une commission. Cette solution permettrait par exemple d’offrir un livre numérique, objet matériel à l’appui.

  3. Merci pour vos commentaires !

    @Jiminy Panoz : Parler du Kindle est très évocateur car il s’agit de l’un des lecteurs les mieux vendus, et qui n’est pourtant pas celui qui offre le plus de liberté au lecteur. Car si je ne m’abuse, tu es obligé de passer par le Kindle Store avec le joujou d’Amazon. Comme tu dis, cela « fidélise par la force », et pose surtout des problèmes sur le long terme, car créé une dépendance à la plateforme qui, même si elle ne risque pas de s’écrouler demain, n’est pas forcément éternelle…
    Après, pour ce qui est du format, je me fie à ton avis car tu t’y connais nettement plus que moi sur ce point là !

    @Diabazo Ravi que l’une de mes premières lectrices soient une « non-numérique » ! Je suis tout à fait d’accord avec toi : la coexistence doit être « pacifique » et numérique/imprimé n’ont pas à se mener une guerre puérile ! Et toi qui est une blogueuse littéraire pas encore convertie au numérique, la proposition de Numeriklivres t’intéressera peut-être : http://www.numeriklivres.com/pret-de-liseuse 😉

  4. Parmi les supports, tu oublies le smartphone, bien que son usage pour la lecture est vraiment négligeable dans nos contrées (mais beaucoup plus populaire en asie je crois).

    Bien que je pense comme Jiminy que l’écosystème Kindle est la pour durer, j’espère sincèrement qu’Amazon abandonne son standard mobi/azw, ou s’il était amené à perdurer en publie les spécifications et autorisent les développeurs à l’implémenter.

    • Très juste ! J’ai totalement oublié de citer le Smartphone ! Reste qu’il est généralement considéré comme un mauvais moyen car les écrans ne sont vraiment pas adaptés à la lecture.

      Merci pour ton avis éclairé ! 🙂

      • C’est toujours pratique lorsque l’on est coincé dans une file d’attente, c’est un support a ne pas sous estimer, car les jeunes ont tous un smartphone, c’est devenu un extension d’eux même, et donc un support a exploiter 🙂

    • Pour le .mobi / .AZW

      Apparemment, disons d’après ceux qui ont pu le trifouiller un peu, .AZW n’est qu’un dérivé de .mobi avec un système de DRM différent (pas possible de lire un .mobi avec DRM sur Kindle d’ailleurs… encore une fermeture artificielle ?) et une seule clé de caractère de l’identifiant du fichier qui diffère ($ est simplement remplacée par #, si ma mémoire ne me fait pas faux bond).

      Reste que je te rejoins sur le fait qu’Amazon n’ouvre absolument pas le format, même aux développeurs et éditeurs, et que ça reste très dommageable, ne serait-ce que pour instaurer des contrôles-qualité qui ne soient pas réalisés à l’aveugle (donc sur le résultat final après conversion automatique).

  5. Te voila lancé dans le monde trépidant du blogging, bon amusement 🙂

    Le lecture numérique n’est pas fatiguante sur eInk, on a un confort de lecture pareil au papier, voir plus confortable dans certains cas (poids, disponibilité de la bibliothèque).
    Le support du futur sera le eInk couleur, cette technologie a les avantages du LCD et du eInk.On ira donc vers ce genre de mode pour les tablettes, avec la coexistence de eReaders N&B bon marché pour la lecture pure. La tablette Adam de NotionInk est un excellent exemple, mais on attend avec impatience les écrans Mirasol.

    Le support universel existe : le format ePub. Il ne semble pas universel à cause de l’obsession des éditeurs pour l’iPad, qui accepte un peu n’importe quoi, voir interprète à sa sauce le code. Mais ADE n’est pas parfait, admettons le, à nous de travailler pour une vrai universalité des ePubs et des readers.
    Le format mobi survivra par la puissance d’Amazon, mais cet écosystème une fois à saturation, s’ouvrira progressivement à l’ePub, pour capter les clients des autres revendeurs. Il y a déjà des SDK en dévelopement

    La piraterie diminuera d’elle même avec une offre adaptée. Il est prouvé que le téléchargement illégal de MP3 booste les ventes, il en sera de même pour les livres s’ils suivent un schéma économique similaire ou approchant. Il est à noté qu’actuellement, les titres « piraté »s n’existent pas en format numérique, donc il faut relativiser les craintes des éditeurs.

    La cannibalisation, comme le schéma financier, devrait grnadement s’inspirer du monde de la musique. Mais les éditeurs semblent n’avoir jamais entendu parler du MP3 de toute leur vie…

    je me trompe ou tu ne possèdes pas de eReader? 🙂

    • Et voici un One shot de plus de Lecteur en colère ! Merci pour tant d’expertise, même si je ne serai pas forcément si catégorique au sujet de l’évolution des supports ! L’eInk couleur parait idéal, mais qui dit qu’une nouvelle technologie ne le surpassera pas l’année prochaine ?

      Au sujet du piratage, je suis tout à fait d’accord avec toi, les pirates risquent d’ailleurs de devenir l’un de mes sujets de prédilection à l’avenir ! 🙂

      Au sujet de l’eReader, je vois que tu as une excellente mémoire ! J’attends la rentrée pour m’acheter une liseuse, ce qui ne m’empêche pas de lire en numérique ! :-p
      Tous les conseils seront les bienvenus d’ailleurs !

      • Concernant les readers, moi j’ai des soucis avec mon Nook Classic, dont l’affichage commence à débloquer rendant illisibles les 3-4 premières lettres dans le quart bas/gauche de l’écran. Ca m’apprendra à me fournir en import.
        Du coup je vais faire importer un Nook STR (Touch) par une connaissance qui va aux States en Octobre. (Non, je n’ai pas appris ma lecon.)

        En attendant, je ronge mon frein et apprends la divination en me basant sur le contexte et la fin des mots…

      • @TheSFreader : Considère que tu lis des eBooks augmentés un peu ludiques, où le lecteur prend pleinement part à la lecture en devinant les mots. 🙂

        Le Nook est bien plaisant, mais je ne vois pas où trouver la fameuse connaissance ricaine nécessaire à son importation !

        Attendons les prochaines sorties avec impatience…

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