Les sept familles d’auto-édités

Dans l’imaginaire collectif, les auteurs auto-édités sont les reclus dépressifs d’un système qui les a rejetés, qui hurlent chaque soir à la lune leur chance passée de ne pas avoir pu signer chez Gallimard, et tentent de proposer leurs œuvres maudites aux passants, parfois en les leur jetant violemment au visage dans des cris de folie. Dans le collectif un peu moins imaginaire, ils sont plus simplement des auteurs médiocres, et trop attachés à leur rêve d’enfant pour renoncer à être publié, quitte à devoir dépenser de leur énergie et de leur argent pour avoir le plaisir de tenir leurs livres entre leurs mains.

Ces deux images, surtout la seconde, sont bien évidemment fausses, voire (oserais-je ?) caricaturales. Force est de constater que l’auteur auto-édité a une mauvaise image en France. On le reconnaît volontiers comme un amateur sans talent. Si, malheureusement, il arrive que ce soit vrai, il faut éviter de mettre tous les indépendants dans le même sac. Pour ne pas laisser courir cette image faussée des écrivains indépendants, j’ai décidé de faire la seule chose que je trouvais juste et bonne : répertorier les différents indépendants en sept familles* bien distinctes !

J’ai pour cela décidé de me placer en fin anthropologue et de dresser une liste à peine faussée des différents profils d’auto-édités, ici représentés dans sept familles différentes ! Je vous invite au passage à compléter ces familles avec tout ce qui vous passera par la tête. Voici donc, sans plus attendre, la faune étonnante qu’il sera possible de rencontrer en se baladant dans le joyeux monde de l’auto-édition numérique :

  • Les amateurs : L’indépendant amateur existe, ne le nions pas. C’est un auteur pas forcément mauvais, mais qui maîtrise mal son art. Il proposera souvent des publications de piètre qualité, mal mises en pages, aux couvertures laides ou inexistantes, sans se rendre compte que ses produits ne sont pas finis. Généralement, il sautera sur l’opportunité du numérique (aucun frais d’entrée) et proposera ses œuvres à un prix monstre, persuadé de trouver son public. Il constate souvent bien vite son échec, et décide d’abandonner, ou de se perfectionner s’il comprend le pourquoi du comment !
  • Les flattés : Le flatté, précisons-le d’entrée de jeu, est souvent victime des pires bassesses, car c’est sur lui que vont s’acharner les multiples vautours qui cherchent à escroquer les auteurs en mal de célébrité. Le flatté est un auteur sûr de lui, persuadé de percer. Il a essayé à plusieurs reprises d’envoyer ses manuscrits en maison d’édition, mais a fini par se décourager. Son but premier est souvent de voir ses œuvres imprimées (ce qui a plus de gueule que du numérique, admettons-le). Il tombera alors sur des services surtaxés, voire des éditeurs à compte d’auteur, et finira certainement moins riche qu’au départ, avec une tonne de ses livres sur les bras. Néanmoins, certains flattés arrivent à écouler leurs livres, s’ils ne se sont pas contentés de se dire que l’univers entier se les arracheront, mais ont pensé à comment faire passer leurs ouvrages de leurs mains à celles des lecteurs.
  • Les profiteurs : Raclure de l’auto-édition, le profiteur est un petit malin qui cherche avant tout à faire du profit. Il voit l’auto-édition comme un moyen de s’enrichir rapidement. On le reconnaitra facilement car il cherchera à vendre à tout prix, multipliant les pratiques douteuses, et s’intéressera peu à ses lecteurs. Il proposera fréquemment à ses lecteurs des guides pour devenir riches, maigrir vite, séduire facilement,… et déclarera bien souvent qu’il vit richement grâce à ses pratiques, et que ceux qui achèteront ses méthodes sans faille feront de même ! Ce n’est pas vraiment le cas…
  • Les passionnés : Le passionné débute parfois dans l’auto-édition en étant « amateur », mais ne se contente pas de ce statut dépassé ! Le passionné veut découvrir, avide d’expérience, et est prêt à apprendre de ses erreurs pour améliorer ses livres. Le passionné a peut-être envoyé ses œuvres en maison d’édition, il a peut-être été découragé mais n’a pas pour autant baissé les bras. Contrairement au profiteur, le passionné ne compte pas nécessairement gagner des fortunes grâce à ses livres. Son rêve ? Vivre de sa plume ! Mais il n’est pas prêt à arnaquer les gens pour le faire. Au contraire, il cherche davantage à rencontrer ses lecteurs, est avide de critiques (bonnes ou mauvaises) et est souvent disponible. Il échangera volontiers avec d’autres passionnés tels que lui. Pour les lecteurs, il sera un auteur ouvert et agréable à lire. Pour les autres écrivains indépendants, il sera une grande opportunité d’échange.
  • Le spécialiste : Le spécialiste est souvent un professionnel avant tout. Il a peut-être essayé de se faire publier avant de devenir indépendant, mais a vite compris que son œuvre était trop spécifique pour le grand public. Avant tout, le spécialiste est un auteur de niche : ce qu’il produira sera souvent très intéressant, mais ne concernera qu’une infime partie de la population. Grâce à l’auto-édition, le spécialiste parvient à toucher directement cette partie. Il est un auteur expert, qui n’hésite généralement pas à partager son savoir et son savoir-faire. Contrairement au passionné, le spécialiste n’écrit généralement pas de fictions, mais n’en est pas moins intéressant pour son public !
  • Les artistes incompris : Souvent en grande partie passionné, l’artiste incompris partage pourtant les problèmes du spécialiste. En effet, l’artiste incompris est également un auteur de niche, mais pour d’autres raisons. Généralement, l’artiste incompris s’est essayé a beaucoup de genres littéraires, mais cherche aujourd’hui à bouleverser les genres, à produire de véritables expériences littéraires. S’il produit parfois des perles, ce sont des perles qu’aucune maison d’édition classique ne se risquerait à vendre ! Si bien que l’artiste incompris utilise lui aussi l’auto-édition pour trouver un public spécifique. Il aura certainement les mêmes caractéristiques que le passionné, si ce n’est que ses lecteurs seront plus engagés encore, et partageront sans doute avec lui un sens artistique poussé… et étrange !
  • Les experts : L’expert a sans doute commencé comme passionné (voire parfois comme amateur, preuve que la persévérance peut payer) et peut tout à fait être spécialiste ou artiste incompris. Ce qui différencie l’expert, c’est qu’il a pleinement su utiliser l’auto-édition, et parvient aujourd’hui à en vivre. Pour cela, il a travaillé et travaille encore dur, entre la promotion, la vente et bien-sûr l’écriture de ses livres ! Contrairement au passionné, qui se contente parfois de quelques ventes, l’expert a absolument besoin de vendre pour vivre, si bien qu’écrire est devenu pour lui un travail à part entière, puisqu’il sait que plus il produit de livre, plus il gagne d’argent. L’expert est tout simplement un auto-édité qui a réussi à la perfection, c’est-à-dire qui, en plus d’être proche de ses lecteurs et avide d’expérience, est parvenu peu à peu à vivre de sa plume. Inutile de le préciser : les experts sont rares ! Notons au passage que les Experts dont on parle ici n’ont rien à voir avec ceux de TF1.

Vous l’aurez compris à travers ces rapides portraits, le riche monde de l’auto-édition accueille de tout et de rien, du bon et du mauvais… L’important est de noter que, si oui il y a du mauvais et de l’amateur, on peut aussi trouver du très bon en autoédition. Et toi, le lecteur qui critique encore les écrivains indépendants, avoue qu’il ne faut pas être un génie pour différencier le passionné du profiteur, ou l’expert de l’amateur. Si jamais il t’est arrivé de mauvaises expériences en lisant un indépendant, tu ne peux t’en prendre qu’à toi-même, au même titre que si tu as commis la bêtise d’acheter l’autobiographie du dernier candidat de la télé-réalité à la mode et publiée chez ton éditeur préféré !

*A tous ceux qui me diront qu’il n’y a rien de juste et bon ni même de cohérent à répartir des êtres humains dans sept groupes complètement caricaturaux appelés « familles » dans le simple soucis de donner un joli titre à cet article, je répondrais : « C’est pas faux ! »