Hadopi versus Licence Globale : Troisième partie

Nous voici enfin réunis pour le troisième et dernier article dédié à la conférence « Hadopi versus Licence globale » de la Médiathèque Musicale de Paris, avant que le Souffle Numérique ne vaque de nouveau à ses occupations habituelles. Le précédent article n’évoquait que Benjamin Bayart, pour la simple et subjective raison qu’il m’avait plus convaincu que les autres intervenants. Nous allons donc le laisser tranquille pour aujourd’hui et conclure par un panorama des points de vue, qui ne tranchent finalement ni en faveur d’Hadopi, ni en faveur de la Licence globale.

Commençons par l’avis de Jérémy Zimmermann, joyeux luron de la quadrature du net, et certainement le plus engagé « anti-Hadopi » du débat. Dès sa première intervention, Jérémy ne passe pas par quatre chemins : selon lui, Hadopi versus Licence Globale est un faux débat. L’enjeu est avant tout de cesser cette guerre menée contre le partage. Selon Jérémy, la solution serait de libéraliser le partage sur Internet, puisqu’il n’est en rien nuisible à la culture.

« On nous dit que le piratage est un vol, mais un vol est bien une soustraction. Or, le partage est une multiplication. Ils voudraient nous faire croire qu’une multiplication est une soustraction ? »

Il commence d’ailleurs son intervention par une amusante remarque, qui vise à prouver que pirater ne veut pas dire voler :

« Je suis l’heureux possesseur d’une pile de deux mètres de Vinyle… que je n’aurais certainement pas achetés si je n’avais pas acquis la culture musicale que j’ai aujourd’hui, grâce au piratage. » Jérémy

Evoquant le Vinyle, il le présente d’ailleurs comme une première erreur de l’industrie musicale, qui l’a rapidement abandonné au profit de supports plus récents, sans deviner une seconde son regain de popularité. Parlant de l’Hadopi et de la loi française, il décrit le tout comme déjà révolu.

« Quand le droit est obsolète, il faut le changer au lieu de le protéger ! Je suis sûr qu’en fouillant dans les textes français, on pourrait retrouver des lois interdisant le port du pantalon aux femmes, est-ce que cela veut dire qu’il faudrait interdire le pantalon aux femmes ?»

Jérémy Zimmermann continue en rappelant que le droit d’auteur a été conçu pour protéger l’auteur contre les intermédiaires, et qu’il protège à présent les intermédiaires… contre le public ! Force est de constater que les artistes ne sont plus au cœur des débats, et que ce sont bien les intermédiaires qui sont protégés par la loi française. Ce pourquoi Jérémy invite à « y aller à coups de lattes » si les producteurs ne bougent pas. Des coups de lattes électoraux, des coups qui viseraient à dénoncer les « relations incestueuses entre les lobbyistes et le pouvoir ».

Sur la même voie, ou presque, Maxime Rouquet, Président du Parti Pirate, écarte lui aussi les deux systèmes que sont l’Hadopi et la Licence Globale. Lui aussi considère qu’une certaine libéralisation des échanges serait bénéfique. Plus précisément, il est pour la dépénalisation des échanges qui se font « hors but lucratif ». Pour mettre à bas l’idée de Licence Globale, Maxime Rouquet emploie un exemple qui parlera à tous :

« La Licence Globale ne peut pas être appliquée. La première question serait de savoir comment seraient réparties les sommes versées par les internautes. Pour information, 35% des échanges qui se font sur Internet contiennent de la pornographie ! Il faudrait donc verser 35% de la Licence à l’industrie du porno ? »

Il donne également un exemple concret qui prouve que les expérimentations en matière de prix ne mènent pas forcément à l’échec,  en rappelant l’opération Humble Indie Bundle, qui propose à la vente un pack de cinq jeux vidéos de studios indépendants, le tout à prix libre, et qui est couronné d’un succès commercial.

Les interventions de M. Bruno Lion, qui rappelons-le est (entre autres) administrateur de la Sacem, me paraissent pertinentes pour répondre à celles de Jérémy et de Maxime. S’intéressant à la Licence Globale, Bruno Lion souligne qu’elle ne sera jamais suffisante pour rémunérer justement l’ensemble des artistes. Il n’imagine donc pas une seconde l’idée d’un partage gratuit légalisé. M. Lyon ne se fait pas pour autant l’avocat du diable et va même jusqu’à reconnaître les dérives des majors françaises :

« Les marges des majors n’ont pas baissé ces dernières années, reconnaissons-le elles ont plutôt augmentées. Quant aux pratiques douteuses, elles ont toujours lieu : les majors n’investissent plus dans l’innovation, elles paient les petites mains au lance-pierre, si bien que certains intervenants ne peuvent même plus vivre de leur métier. »

Selon Bruno, le problème dans les théories de Jérémy ou Maxime est qu’elles tiennent de l’idéologie. Les concepts de partage légalisé ou de mécénat global sont beaux sur le papier, mais ne permettront jamais une rémunération suffisante à l’artiste, car il y aurait forcément plus de partages que d’achats. Eric Walter, secrétaire général de l’Hadopi, est forcément d’accord avec cet avis, lui qui prêche pour sa paroisse !

Inutile de préciser qu’Eric Walter reste en faveur de l’Hadopi, qu’il continue de soutenir malgré les nombreuses critiques qu’on a pu lui faire. A M. Walter de rappeler que la réponse graduée n’est en rien une méthode de « répression », puisqu’elle consiste à prévenir avant de sanctionner. Il lui fallait également rappeler que cette « répression » n’était qu’un tiers du travail de l’Hadopi, dont les deux autres tâches sont de favoriser l’offre légale et de protéger les droits d’auteur. Malheureusement, Eric Walter est resté sur la défensive durant le déroulement du débat. Face au multiples critiques fondées ou non de ses détracteurs, il a eu cette remarque sans doute révélatrice :

« Ce débat, c’est l’histoire de ma vie ces derniers mois ! »

Être sur la défensive est certainement normal pour le secrétaire d’un organisme si critiqué, on regrette cependant que M. Walter n’ait pas davantage mis en avant les travaux de l’Hadopi. Car certes, comme il le rappelle, il est bien trop tôt pour discuter de l’efficacité ou de l’inefficacité de la Haute Autorité (qui n’est efficiente que depuis le premier Septembre 2010), mais cela ne l’empêcherait pas pour autant de citer des interventions « positives » de l’Hadopi plutôt que de simplement rappeler ses missions. Car force est de constater que la Haute Autorité est surtout connue pour la réponse « répressive » du droit graduée, et non pour ses autres missions…

Pour conclure à propos de ce débat, je dirai simplement que, vous l’aurez compris, il nécessiterait bien plus de temps et d’intervenants pour être mené ! Mon avis ne vaut pas grand chose, moi qui ne suis rien d’autre qu’un simple consommateur de culture, si bien que je ne vais pas tenter de proposer quoi que ce soit. Toujours est-il qu’aucune des solutions présentées ici : Hadopi, Libre échange, Licence Globale, ne m’a réellement convaincu, pour la simple et bonne raison qu’ils écartent le sort des artistes. Or c’est surtout vers les intérêts des artistes que devraient se tourner les préoccupations, eux qui créent la culture avec bien plus de brio que leurs producteurs.

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2 réflexions sur “Hadopi versus Licence Globale : Troisième partie

  1. Le problème principal, c’est que les vieux modèles ont la vie dure, et que la plupart des éditeurs (au sens large, pas uniquement pour les livres) s’accrochent à l’aspect « matériel » complètement dépassé à l’ère du numérique. Ils persistent à voir une œuvre comme une série de supports physiques à prix fixe et non comme un élément à licence d’utilisation (d’où les DRM). De ce côté là, je rejoins les avis de Zimmermann et Rouquet.
    Les majors ont l’impression de voir leurs revenus « chuter à cause du piratage », mais c’est faux, en vérité ils ne font que retourner à leur niveau normal, qui avait été précédemment artificiellement gonflé par le verrouillage des supports. Ils font du lobbying pour ne pas avoir à changer, et je trouve ça vraiment écœurant. Ils ne se rendent même pas compte que leurs mesures sont contre-productives et économiquement ruinantes. (enfin si, je pense qu’ils le savent, mais préfèrent jouer de la rustine minable au frais du contribuable jusqu’à ce que ça ne passent plus avant de s’attaquer aux vrais changements). Combien d’heures de débat à l’assemblée sur des textes ridicules, qui ont éclipsé des propositions législatives bien plus importantes, et coûté une fortune à l’état pour rien? Une Hadopi qui en voulant lutter contre le Peer to Peer pousse au streaming (solution bien plus douloureuse pour les réseau qui engendre des coûts monstrueux en équipements et bande passante) ou à l’utilisation de VPN payants (très négatif: on passe d’un modèle de partage libre et gratuit à un modèle où les facilitateurs de piratage se font de l’argent sur leur « service » :/ ). Une « taxe copie privée » sur les supports de stockage qui abaisse le pouvoir d’achat des consommateurs (donc moins d’achats culturels) et les pousse à pirater plus, pour compenser l’impression de se faire arnaquer en « rentabilisant » leurs supports… Stupide, stupide, stupide.
    Hadopi est un échec. Une licence globale le serait tout autant, à cause des difficultés de répartition. Le « Mécénat global » sur du partage libre est une belle utopie. Cela fonctionne sur des évènements ponctuels correctement markettés, mais je doute que cela puisse se faire à l’échelle globale.
    Où est donc la solution ? Je doute de pouvoir faire mieux que nos élites et spécialistes qui se cassent les dents, mais critiquer sans suggérer n’est pas très productif ^^’
    Prenons l’exemple du cinéma. Les ventes de supports physiques pour les films se cassent la figure, pourtant jamais les entrées au ciné ne se sont aussi bien portées, malgré des tarifs prohibitifs. Pourquoi donc ? Grâce aux valeurs ajoutées:
    – Convivialité
    – Équipements sonores et visuels dont on ne peut profiter aussi bien chez soi
    – 3D
    etc.

    La faiblesse des éditeurs actuels est là: par rapport au piratage, ils ne fournissent aucune valeur ajoutée qui pousse à se diriger vers leurs produits plutôt que vers des clones piratés (les DRM ne sont pas une valeur ajoutée -_-). Pire, vu la mauvaise presse qu’ils se sont faite, et depuis que le public est mieux informé des marges qu’ils se prennent, le consommateur n’a pas l’impression d’aider l’artiste en achetant, mais d’engraisser les intermédiaires. Mais, leur boulot n’est-il pas censé être le travail sur l’image pour vendre ? De là à en déduire que cette industrie délaisse son métier pour se placer en simple parasite, il n’y a qu’un pas.
    Une offre légale de qualité, des tarifs accessibles, des marges équitablement réparties, des chances laissées aux nouveaux entrepreneurs du numérique, un retour à « échelle humaine »; tout cela quitte à laisser mourir des entreprises devenues inutiles (on prône le libéralisme, mais sous la pression des lobbies on fait des lois qui tendent à forcer la main au consommateur…). De l’audace et un vent frais sur la culture, voilà à mon avis ce qu’il faut dans un premier temps pour sauver ce secteur. J’utilise souvent cette formule, mais c’est parce qu’elle me semble particulièrement adaptée à cette problématique, aussi conclura-t-elle ce commentaire:
    évoluer ou mourir.

  2. Et bien Fenn, merci énormément pour ce commentaire très judicieux et vraiment complet ! On sent que tu t’es intéressé au sujet et que tu sais de quoi tu parles !

    Très franchement, je serai nettement moins aimable que toi avec les majors sur la première partie de ton commentaire. Les éditeurs se fichent de l’aspect matériel comme de leur première chemise (ou de leur premier artiste tiens !), la plupart s’en foutent complètement que ce soit imprimé sur un livre, numérisé ou édité sur des t-shirts : l’important est la marge qu’ils pourront faire !

    Je t’invite à (re)lire l’article suivant de Lecteurs en colère, au sujet des raisons qui poussent les éditeurs papiers à refuser le numérique, on est loin de l’amour du papier : http://lecteursencolere.com/2011/09/12/le-secret-dont-on-ne-peut-prononcer-le-nom/

    Pour prouver le mépris des industriels de la culture pour leur support, il suffit de voir ce qu’ils sortent aujourd’hui ! Comme dirait Jiminy Panoz, nombreux sont ceux qui parlent de la beauté des livres alors que les poches sont de plus en plus souvent fait en Chine, et ne résistent pas à deux lectures ! J’étends ce commentaire à n’importe quel achat culturel.

    Achète donc un DVD ou un jeu vidéo aujourd’hui, tu verras que c’est juste une vieux boîtier de plastique qui se brise comme un rien, décoré d’une image qui a une chance sur deux de s’échapper du boitier. Reste le pauvre DVD (ou CD-ROM) souvent très moche, qui ne se lira plus si tu as le malheur de le rayer, ce qui arrivera tôt ou tard, et peut-être une publicité papier si t’as de la chance. Autrement dit, le support est pourri et n’a rien à envier au numérique, et prouve un mépris total des industriels en fonction du support et du consommateur !

    Les textes ridicules à l’Assemblée, tout à fait ! Le débat accueillait deux politicards qui n’avaient visiblement rien compris aux enjeux, et comme dirait mon voisin de devant « Ils ont deux ans de retard ! »

    Au sujet du succès cinéma, je ne me l’explique pas. Les films sont de plus en plus mauvais, et la 3D est un prétexte stupide pour nous pousser à payer 10€ la place, qui n’ajoute souvent aucune valeur ajoutée !

    J’applaudis et reprend ta conclusion :

    « Une offre légale de qualité, des tarifs accessibles, des marges équitablement réparties, des chances laissées aux nouveaux entrepreneurs du numérique, un retour à « échelle humaine »; tout cela quitte à laisser mourir des entreprises devenues inutiles (on prône le libéralisme, mais sous la pression des lobbies on fait des lois qui tendent à forcer la main au consommateur…). De l’audace et un vent frais sur la culture, voilà à mon avis ce qu’il faut dans un premier temps pour sauver ce secteur. « 

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