Hadopi versus Licence Globale : Seconde partie

Continuons cette série d’article sur le débat « Hadopi versus Licence Globale », en s’attardant cette fois-ci plus précisément sur les opinions des intervenants. Aujourd’hui, j’ai décidé de me concentrer sur le point de vue de Benjamin Bayart, que je vous avais présenté comme l’un des plus convaincants, et dont le point de vue m’a particulièrement intéressé. Avant tout, revenons sur la portée d’un tel débat, histoire que les enjeux soient clairs dans l’esprit de tous : on parle d’opposer l’Hadopi, qui est chargée de surveiller et de punir le piratage informatique, mais aussi de favoriser une offre de téléchargement légale, contre la licence globale, un projet encore flou qui consisterait à ce que chacun verse une somme forfaitaire contre l’accès à un réseau de partage totalement libre. N’ayant pas la prétention de vous faire comprendre en quelques lignes des notions qui demanderaient des pages d’explications, je vous invite vivement à consulter cet excellent site créé par des étudiants du Medialab de Sciences Po Paris.

Les enjeux sont donc multiples, avec au cœur des intérêts la régularisation du piratage, la rémunération des artistes, voire la préservation de la culture ! -Vous remarquerez, comme l’ont fait à juste titre plusieurs personnes du public, qu’aucun artiste n’était convié à cette table ronde, comme il est malheureusement de coutume lors de ce genre de conférences !- L’intérêt de Benjamin Bayart dans toute cette histoire, c’est que tous ces enjeux… ne sont pas au cœur de ses préoccupations !

« Les droits d’auteur, ce n’est pas mon domaine, ça ne m’intéresse pas. Ce qui m’intéresse, c’est d’assurer la liberté du réseau Internet »

Entendons-nous bien, monsieur Bayart n’est pas un monstre qui se moque du sort des artistes et de la culture, loin de là, il préfère simplement s’attarder sur ce qu’il maîtrise, et c’est tout à son honneur. Ce qu’il met en avant, c’est principalement la liberté d’Internet. Mais laissons un peu parler notre ami Benjamin. Quand on lui demande quel a été l’impact de l’Hadopi sur Internet, monsieur Bayart n’y va pas de main morte :

« Principalement ? Des spams, beaucoup de spams ! »

Mais il ne se limite bien entendu pas à cette touche d’humour. Selon lui, l’Hadopi a entraîné une diabolisation du Peer to Peer, à l’origine de problèmes majeurs sur l’évolution d’Internet. A cause de l’Hadopi, les gens sont incités à protéger leurs réseaux wifi, par crainte qu’ils ne soient utilisés à mauvais escients par des hordes de pirates. Les  mêmes pirates sont par ailleurs incités à utiliser des méthodes nettement plus complexes que le Peer to Peer, et donc plus susceptibles de saturer le réseau.

Sans s’attarder sur ces considérations techniques qui ne sont pas de mon ressort, je vais plutôt évoquer directement une autre faille du système actuel, que Benjamin Bayart souligne à juste titre : à l’heure d’aujourd’hui, il est impossible d’ouvrir un magasin de vente culturelle en ligne ! Son exemple est très simple, puisqu’il dit clairement qu’il serait facile pour lui d’ouvrir une librairie, car de nombreux fournisseurs seraient ravis de faire affaire avec lui. En revanche, s’il décidait d’ouvrir une librairie numérique en ligne, il n’en aurait tout simplement pas la possibilité, car personne ne voudrait lui proposer son catalogue, et qu’il serait vite contraint de mettre la clef sous la porte, ce qui a été l’expérience de plusieurs de ses amis.

« La question est de savoir comment la culture va se vendre ! Nous ne sommes plus dans une économie du XVIIIème siècle, qui était une économie de la rareté, nous arrivons aujourd’hui dans une économie de l’abondance. »

Il est aujourd’hui impossible pour qui que ce soit d’innover sur le marché de la vente culturelle numérique. Tous les projets qui tournent autour du concept de numérique culturel sont selon Benjamin Bayart tués dans l’œuf, et l’ébullition d’idées qui devrait dynamiser ce marché est retardée depuis des dizaines d’années, car il y a bien trop de pression sur les « petits » qui voudraient s’y lancer.

Pour trouver un point de comparaison, Benjamin Bayart évoque le marché des moteurs de recherches, en rappelant qu’il y a dix ans, personne n’aurait jamais parié sur Google, mais que Google s’est finalement illustré comme un modèle efficace, ce qui n’aurait sans doute pas été possible si personne n’avait poussé Google et ses nombreux concurrents de l’époque à exister. Sans une variété de magasins culturels en ligne, sans soutien de petits projets, il sera finalement impossible de trouver un modèle efficace !

 « Il faudrait simplement réorienter l’Hadopi. Premièrement, vous changez de nom, car le nom d’Hadopi aujourd’hui, c’est grillé ! Vous créez un nouveau projet qui serait uniquement un promoteur de magasins en ligne ! »

La situation dépeinte par Benjamin Bayart n’a donc rien de très glorieuse, lui qui voit l’Hadopi essentiellement comme un frein au développement d’Internet, et qui présente le marché de la culture numérique comme un marché déjà clos, qui empêche toute tentative d’entrepreneuriat, autrement dit qui est pour le moment verrouillé par ceux qui ont les moyens de s’y imposer, et qui se moqueront certainement du revenu des artistes comme de leurs premières couches !

« Est-il légitime de tuer Internet pour empêcher certains d’écouter de la musique ? »

Histoire de conclure cet article déjà trop long et qui aura été une ode à Benjamin Bayart, je continue sur cette voie en relatant l’une des dernières phrases dudit Benjamin Bayart, qui sera peut-être passée inaperçue mais que j’ai trouvé très intéressante, au sujet du statut des artistes. Parlant de lui-même, payé à écrire des programmes informatiques, il a dit, l’air de rien, une phrase de cet acabit :

« Personnellement, je vis de mes créations, car mon patron me paie pour lui écrire des programmes, programmes qu’il ne me plait pas plus que cela d’écrire. En revanche, quand j’ai envie d’écrire un programme qui me passionne, je peux le faire sur mon temps libre ! »

Il évoque ici un aspect essentiel du « travail » d’un artiste : la passion. Car, certes, l’artiste se considère souvent comme mal payé, et se plaint de ne pouvoir vivre de son activité d’artiste, mais il ne doit pas oublier que c’est son choix de faire une activité peu lucrative mais qui a le mérite de le passionner. Le fait qu’un auteur n’arrive pas à vivre de ses œuvres est une chose, mais le même auteur s’épanouit à écrire ses livres à longueur de journée. Je ne pense pas qu’une caissière puisse autant s’épanouir en faisant « biper » chaque jour devant elle des centaines et des centaines d’articles, et elle non plus n’arrive pourtant pas toujours à vivre de son activité…

Vous retrouverez les points de vue d’autres intervenants de ce débat dans un prochain article.

Retrouvez la première partie de cet article : ICI

Retrouvez la vidéo du débat « Hadopi versus Licence globale » : ICI

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3 réflexions sur “Hadopi versus Licence Globale : Seconde partie

  1. Mais nan je ne vais pas te tuer ! 😄
    Bon, je prépare la corde et si tu veux, je te propose un bandeau pour passer devant le peloton.;)

    Je suis d’accord avec ton paragraphe, c’est avec ton Bernard que je le suis moins.

    Le problème c’est qu’on a toujours argué « L’artiste ne vit pas de sa passion, mais ça le passionne. »
    Euh, des artistes qui VIVENT de leur passion y’en a. Des peintres ou des musiciens pas connus vivent de leurs oeuvres. Y’a qu’en littérature que c’est impossible (pourquoi ? parce que la littérature, c’est une chance d’être publié, tu vas pas gagner ta vie en plus, non ?)
    C’est sûr que vivoter en tant qu’auteur est plus « glorieux » qu’en tant que caissière. Mais effectivement, c’est une question générale : tout le monde n’est pas salarié (ce monsieur a bien de la chance) et tout le monde n’a pas le temps d’assouvir sa passion en rentrant chez lui le soir.
    J’imagine la caissière qui rentre crevée à 22h chez elle (mon Carrefour ferme à 21h30), qui mange sur un coin de table en croisant ses enfants qui vont se coucher (quand ils ne le sont pas déjà) et l’envie d’écrire… vaincue par la fatigue. Et avec ça, elle a payé la cantine, la garderie et la babysitter…
    Oui, en choisissant d’en faire son métier, on vivote, mais le pouvoir d’achat est sans doute le même que la caissière, son mi-temps à horaires pourris et son salaire au minimum légal.

    Quant à la licence globale, c’est une connerie : ça payera les auteurs connus (ceux qui de toute manière encaissent déjà des millions), les grandes maisons d’éditions… Les gens comme nous, auteurs auto-publié, les petites maisons d’éditions et les petits artistes n’en auront pas une miette. C’est déjà ce qui arrive avec le système de la SACEM : les petits musiciens peuvent toujours râler pour récupérer leurs droits, c’est un parcours du combattant.
    La liberté du réseau, c’est un monde utopique qu’il nous décrit là (je ne suis pas pour Hadopi, mais si internet est un espace de dialogues, ce n’est pas un espace de liberté absolue…)
    « la liberté de l’un s’arrête ou commence celle de l’autre », les droits et devoirs existent.
    Il devrait inciter les artistes à publier sous licence libre et les gens à rémunérer les auteurs qu’ils désirent.
    La licence globale ne fera qu’ôter au consommateur la notion de « juste rémunération » et aggravera le problème du niveau de vie des auteurs.
    « J’ai payé ma licence, je peux consommer ce que je veux, je ne vais pas me soucier de la rémunération de tel auteur ou de tel musicien : j’ai payé, j’y ai droit. »
    Alors qu’il faut redonner au consommateur la notion de rémunération pour la culture et les loisirs : on aime, on paye même un minimum, même en « nature » (publicité, pot de confiture, dons…). Rappeler que la culture même si elle est accessible pour tous n’est pas GRATUITE : si les fonds ne rentrent pas, il arrive un moment où elle disparaît. C’est comme ça.

    C’est une question d’éducation : s’il veut du « tout gratuit » (c’est ce à quoi correspond la licence globale au fond : on paye une « taxe » minime pour ne pas payer les biens culturels au détail), il faut réapprendre aux gens à payer pour « ce qui en vaut la peine ». Réapprendre aux gens que ce n’est pas parce qu’on ne paie pas quand on va aux urgences que c’est gratuit (les médecins sont bénévoles et l’électricité du bâtiment est fournie à l’oeil par EDF, tout le monde le sait ! 😄 ), réapprendre la VALEUR des choses. Là, c’est un boulot de longue haleine, mais au final, ça fera un monde plus équitable (et oui, en réapprenant à mesurer la qualité d’un produit et à en déterminer la valeur, ça force les gens à penser… OULÀ ! Non ! surtout pas, c’est dangereux de penser ! Retourner tous bien sagement devant vos séries télé américaines sur des sites de streaming, vous êtes tranquille, vous avez payé la licence globale…)

    • Benjamin en effet, mais ce n’est pas vraiment un pirate, et je n’ai pas dit qu’il prônait la licence globale ni la gratuité du piratage !

      Je suis totalement d’accord avec toi, payer un forfait ne garantira pas une bonne répartition de l’argent à l’ensemble des artistes, mais plus on réfléchit à ce problème de rémunération, plus on se rend compte qu’il est impossible à résoudre !

      Un beau sac de nœuds tout ça !

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