Qui sont les pirates ?

Comme il m’arrive de le faire : je sors du chapeau un vieil article qui trainait là, écrit il y a quelques mois et à peine remis au goût du jour… Cette semaine : intéressons-nous au piratage !

La plupart du temps, lorsqu’on parle d’édition numérique -ou du numérique en général- le sujet qui revient sur la table est celui du piratage. Il s’agit en effet de l’un des freins majeurs à l’adoption du numérique par les industries de la culture. Passer un livre, une musique, un film en numérique, c’est le rendre facilement accessible, en quelques clics à peine, à des millions d’internautes, parmi lesquels se trouveront fatalement un certain nombre de « pirates », ces pilleurs sans foi ni loi des temps modernes, qui sucent avidement l’ensemble de la matière culturelle qui peut traîner sur la toile, sans débourser un cent.

Les pirates, nombreux ont tentés, et tentent toujours, de les traquer à travers le monde. C’est d’ailleurs une croisade fièrement entamée par la plupart des Gouvernements, qui sortent l’artillerie lourde pour tirer à boulets rouges sur une vague de piraterie sans précédent. Le problème principal de cette croisade est que les pirates sont généralement plus populaires que leurs poursuivants !

Pourquoi cette popularité ? Tout d’abord parce que les pirates, c’est vous et moi. Tout le monde ou presque a déjà piraté, et vous reconnaitrez que le crime n’a rien d’odieux, et ne blesse personne. Ensuite, car on utilise souvent les mauvais arguments et les mauvais moyens pour convaincre de la fourberie des pirates. Tout a commencé par une campagne de sensibilisation qui assimilait le piratage au vol à l’arrachée ou au braquage, comme si les pirates informatiques agressaient une petite vieille à chaque téléchargement. Message d’autant plus ridicule qu’il apparaissait essentiellement en intro des DVD vendus dans le commerce. Les seules personnes à devoir subir cette campagne étaient donc ceux qui avaient gentiment acheté leurs films, et non pas les pirates. On a ensuite essayé de toucher la corde sensible en dénonçant le piratage comme la mort de l’art, à travers des publicités qui non seulement étaient d’une qualité douteuse, en nous présentant une parodie de produit culturel industriel, mais qui plus est avaient coûté une petite fortune : trois millions d’euros… Argent qui aurait pu être utilisé d’une bien meilleure manière pour la culture s’il avait été dédié à quelques projets plus concrets.

Et Gol D Roger l’Hadopi déclencha une vague de piraterie sans précédent

A force de flops et d’actions mal perçues, la lutte anti-piratage a fini par nous transmettre un horrible visage. Facile de penser aujourd’hui, à tort ou à raison, que l’ennemi du pirate n’est qu’ un industriel véreux, qui sert des produits culturels avariés, s’enrichit crapuleusement sur le dos des artistes et n’a de respect ni pour la culture, ni pour le consommateur, ni pour personne !

Voilà comment le pirate est devenu un héros d’aujourd’hui ! Mais héros, l’est-il vraiment, ou profite-il simplement de la mauvaise réputation de ses détracteurs ? Qui est exactement le pirate ?  Comme toujours, difficile de trancher sur la question, mais quelques profils généraux des différents types de pirates qui sillonnent nos mers virtuelles pourront nous aider :

  • L’aventurier : Certains pirates, les aventuriers, sont entrés sur les mers pour le goût de l’aventure ! Ceux-là aiment voguer vers des territoires inconnus. Ils n’hésitent pas à acheter les œuvres de leurs artistes fétiches, mais sont plus réticents à dépenser leurs euros pour celles qu’ils ne connaissent pas. Ils vont aussi parfois télécharger des œuvres qu’ils n’auraient jamais consultées autrement. Ceux-là peuvent être profitables à la culture puisqu’ils encouragent, par leurs achats, les artistes qu’ils trouvent talentueux. Leurs téléchargements sont-ils un manque à gagner pour l’industrie culturelle ? Je ne pense pas. D’une part, leur horrible téléchargement aboutira peut-être à une belle découverte, qui sera récompensée par un futur achat. D’autre part, ce public n’aurait tout simplement pas consulté le contenu téléchargé s’il n’avait pas eu de moyens d’y accéder gratuitement. Certes l’œuvre est piratée, mais cela ne signifie pas qu’elle aurait été achetée…
  • Le jeune matelot : Contrairement aux jeunes habituels, le jeune pirate n’est pas forcément un idéaliste, bien au contraire… Les plus jeunes pirates ont généralement grandi avec la culture de la gratuité, et considèrent l’acte de piratage comme une normalité. Ceux-là sont clairement nuisibles à la culture, car ils ne l’identifient en rien comme une denrée commerciale. Ce pirate là peut-il encore être éduqué ? Sans doute, mais il est malheureusement très insensible aux refrains moralisateurs des quelques campagnes anti-piratage…
  • Le rejeté : Pirate sombre s’il en est, le rejeté est un ancien citoyen juste et fidèle, poussé au vice par un système cruel. Souvent, le rejeté a simplement été déçu de ses achats, et s’est senti idiot de profiter à un système qui se moquait de lui. Tout a commencé par ce message bon enfant sur ses DVD, qu’il a suivi à la lettre en ne cédant pas aux sirènes du piratage. Puis, quand il s’est laissé tenter par le tout numérique, il s’est vite senti trompé. Il a réalisé que son honnêteté ne payait pas, puisqu’elle n’était pas récompensée par une douce confiance : à travers des protections, des DRM, des limitations d’usage, des validations en ligne, etc, etc. En payant ses œuvres, il se confrontait à tout un écosystème sensé lutter contre le piratage, mais qui au contraire y poussait. Le rejeté a en effet eu assez de payer pour être enchainé, quand il voyait tant de pirates libres à l’horizon ! Celui là, ce pirate là, il est vraiment intéressant ! Car il est loin d’être le malfrat qu’on veut dépeindre, il est seulement un consommateur honnête et désabusé, qui est prêt à payer pour une offre numérique tant qu’elle est honnête, à un prix juste et qui offre au moins autant de liberté que le piratage.
  • Le vieux de la vieille : Un dernier pirate que nous pouvons étudier, le vil, le sombre, le capitaine borgne à la jambe de bois et au perroquet, est le vieux de la vieille : un pirate pur et dur qui dépasse le simple cadre du téléchargement illégal d’œuvres culturelles. Le vieux de la vieille est un passionné, c’est lui qui va souvent mettre les fichiers en ligne, pour diverses raisons. Le vieux de la vieille peut penser à faire du profit d’une manière ou d’une autre, ou il peut plus honnêtement penser à la diffusion libre de la culture, en considérant ou non l’impact sur les artistes.

En résumé, les pirates ne le sont certainement pas tous pour une bonne raison, mais il n’en reste pas moins que leur démarche n’a rien d’hasardeuse aujourd’hui. Etrangement, même si cela ne semble pas choquer les industries culturelles, il paraît plus cohérent de pirater un contenu plutôt que de l’acheter. Sur l’exemple du livre numérique, pourquoi acheter un livre numérique parfois plus cher qu’un livre de poche, avec pour seule récompense un DRM qui empêche son utilisation libre, plutôt que de le télécharger illégalement sans débourser un sou ? Récompenser et rémunérer l’auteur ? Pourquoi pas. Mais combien gagne-t-il vraiment sur ce titre numérique ? Ne suis-je pas plutôt en train de récompenser l’éditeur et sa politique liberticide ?

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8 réflexions sur “Qui sont les pirates ?

  1. Dans mes pérégrinations online sur le livre, j’ai rencontré un maximum d' »aventuriers » et de « rejetés », les deux restant de gros acheteurs malgré tout, voir même plus qu’avant le numérique. Comme quoi …

  2. Un peu en marge : l’impact du piratage comme prétexte à l’apparition de lois de surveillance accrue de notre vie numérique. Et même maintenant des légalisations de pratiques où n’importe quel « ayant droit » comme on dit peut accéder aux enregistrement de cette activité.
    Il devient vraiment difficile d’échapper à cette surveillance numérique. D’ailleurs, si vous connaissez Marcel Gauchet, une audition très intéressante par la CNIL qui touche ce sujet : http://m.cnil.fr/fileadmin/documents/approfondir/dossier/CNI-biometrie/CRAUDITIONGAUCHET.pdf

    Toujours est-il que je trouve bien plus simple et efficace de ne pas pirater et de ne pas acheter si les conditions de ce qu’on nous offre ne nous conviennent pas. On peut le faire avec succès en refusant d’acheter des baskets fabriquées par des semi-esclaves en Chine, pourquoi ne pas le faire contre des livres numériques jugés trop chers et trop bridés ? Rien de plus efficace, croyez-moi, et sans ouvrir la porte à toujours plus de surveillance et de répression.

    • Merci pour votre commentaire. La thématique est en effet intéressante : l’impact du piratage sur les lois de répressions et le flicage en ligne… On est en plein dedans ! Merci pour cette étude, j’y jette un œil dès que possible !

      Quant au boycott pur et simple, c’est en effet une solution comme une autre ! Mais le boycott de certains n’empêchera pas le piratage massif des autres, et donc la répression… Pour ma part, sans vouloir paraître défaitiste, je pense que quiconque refuse d’être surveillé et fliqué sur Internet ferait mieux de ne pas avoir d’ordinateur ! Et quand je vois comment certains livrent leurs moindres faits et gestes à Facebook ou à d’autres, je me dis que le flicage ne doit pas déranger tant que ça…

  3. Pingback: Qui sont les méchants du numérique ? « lesoufflenumerique

  4. C’est un article très intéressant. Je m’y retrouve. En réaction à la récente actualité j’avais un sentiment qui rejoignait ce qui est décrit dans la catégorie « Aventurier ». Je vais essayer de donner quelques exemples. Une petite histoire qui pourrait commencer par « Il était une fois ».
    On va l’appeler Popaul.

    – Popaul regarde avec sa chérie le premier volet du « Seigneur des Anneaux » en divx piraté. Mince, il a drôlement envie de voir les deux autres volets et se dit que ce sont des films qu’il aura toujours plaisir à voir. Le lendemain Popaul achète le coffret DVD des trois films.

    – Popaul télécharge illégalement « OSS 117, Le Caire nid d’espions » qu’il regarde avec son fils. Le film leur plait énormément. Lorsque sort sur les écrans « OSS 117, Rio ne répond plus » il court le voir au cinéma avec son fils et sa chérie. Depuis il ne rate aucun des films de Jean Dujardin.

    – Popaul ne va jamais autant au cinéma que depuis qu’il peut regarder de temps en temps chez lui des films qu’il télécharge illégalement.

    – Popaul veut voir un film qu’on lui a conseillé au cinéma. Malheureusement le film vient juste d’être retiré de l’affiche. Popaul télécharge ce film, « Habemus papam ». Durant sa recherche pour trouver le film Popaul se lance dans une longue exploration sur Michel Piccoli sur internet et apprend une quantité de choses sur sa carrière, celle aussi de Nani Moretti. Dans le même mouvement Romi Scheinder, Brigitte Bardot, Godard… Tout un monde qu’il connait mieux maintenant. Il se dit qu’il ira voir le prochain film de Moretti et prête une oreille plus attentive au festival de Cannes dont, cette année, ce réalisateur est le président. Il achète à sa tante pour son anniversaire le coffret des petits poèmes en prose de Baudelaire lus par Michel Piccoli.

    – Popaul qui n’écoute pas la « bonne » radio se souvient d’avoir entendu ses enfants écouter Diam’s et grand corps malade et Kery James et tant d’autres… Bien sûr il n’aurait jamais pu acheter tous ces albums à ses enfants. Il n’empêche, il sait très bien de qui on lui parle quand les noms de ces artistes refont surface. Il sait qu’il fera toujours plaisir en achetant un T-Shirt Kery James ou un DVD de Grand corps malade à ses enfant pour Noël ou pour pâques ou pour rien.
    Popaul rigole bien quand il entends Diam’s s’énerver contre le téléchargement illégal alors que, lui qui ne l’aime pas et l’aurait vite oublié, a entendu tant de fois résonner gratuitement ses chansons dans la chambre de sa fille au point qu’il a eut l’idée d’offrir un album de cette chanteuse à sa fille et à sa nièce.

    Et cetera et cetera et cetera

    L’accès à la culture est donc (et c’est pas juste une impression) totalement différent de ce qu’il était il y a quelques années. Popaul continue de dépenser mais il le fait de manière plus assurée, plus précise. Je rigole quand je vois ces Majors qui bavent sur ces prétendus 350 millions d’euros soient disant « perdus et volés » qu’ils s’imaginent tomber comme ça, d’un coup de baguette magique, dans leur poche. Ils mériteraient que les dispositions qu’ils inventent et inspirent pour contrer le téléchargement illégal fonctionnent à 100%.
    La vraie culture n’a jamais eu pour moteur l’argent; Il y a aussi beaucoup de choses qui se donnent et qui s’offrent autour de nous. Par essence même c’est gratuit. Je crois d’ailleurs que plus il y a de liberté dans ce domaine plus ça fonctionne. Ce que tous nous payons dans ces circonstances c’est l’incapacité qu’a ce marché (il en faut un quand même un peu) de ce réinventer.
    Merci
    AMP

    • Une situation décrite parfaitement ! Rien à ajouter. Popaul n’est certainement pas le seul dans ce cas. Les majors sont en effet très mignonnes de considérer que chaque téléchargement est une vente perdue…

      En musique et ailleurs le téléchargement illégal peut toujours mener à de l’argent car jusqu’ici il est impossible de télécharger un T-shirt, un goodie, un concert…

      Merci pour ce commentaire !

  5. Pingback: Il était une fois : histoire d’un pirate | W3btr0tt3ur

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