Gérer le rythme d’un roman

Ryhtme roman

Crédit photo : id-iom

Aujourd’hui, c’est le moment d’un petit retour aux sources avec (« enfin ! » me direz-vous) un nouvel article entièrement dédié aux conseils d’auteurs. Et quitte à revenir sur cette thématique, autant le faire sur les chapeaux de roue en évoquant ce qui peut faire d’un roman un navet ou un chef d’œuvre : le rythme ! Prêts, chers amis auteurs ? 1, 2, 3… GO !

Qu’est-ce qu’un roman ?

Bon, on ne va peut-être pas revenir ici sur la définition du roman… ça risque d’être long ! Mais arrêtons-nous un instant sur la « recette » d’un roman, comprenez-là les différents ingrédients qui le composent. Un roman, ça part tout d’abord d’une intrigue… Une histoire que l’auteur aura plus ou moins mûrie, pour donner naissance à un texte de quelques dizaines à quelques centaines de pages, pour les plus ambitieux ! Mais l’intrigue ne fait pas tout. La même histoire aura des visages radicalement différents selon l’auteur qui s’en empare. Un même auteur peut d’ailleurs donner naissance à des textes peu similaires à partir de la même idée. Je pense ici aux petits galopins de l’Oulipo qui s’amusaient à travailler et retravailler une même séquence narrative sous plusieurs points de vue.

A l’intérieur même du roman, et sans prendre en compte l’intrigue, nous retrouvons donc plusieurs éléments caractéristiques, qui sont dans les grandes lignes au nombre de quatre :

  • Le récit : La parole du narrateur, celle qui fait avancer l’intrigue jusqu’à son dénouement.
  • Les dialogues : Les paroles des personnages, qui les font interagir entre eux et exprimer leurs opinions.
  • Les descriptions : Ce qui permet à l’auteur de donner un visage à son univers et à ses personnages.
  • L’action : Les grosses scènes de baston, les explosions, les coups de feu… Ce qui constitue l’essentiel de la filmographie de James Cameron !

Une fois ces ingrédients connus de l’auteur, celui-ci n’a plus qu’à les mélanger avec plus ou moins de parcimonie pour donner naissance à son œuvre. Et figurez-vous que c’est à travers ce mélange, qui peut être explosif, que l’auteur offrira un rythme à son roman.

L’intérêt du rythme ?

Arrivés ici, vous vous dites certainement que mon analyse des composantes du roman est si grandiose que même un lecteur de CM2 aurait pu la proposer, ce qui n’aurait pas été plus utile pour vous. Et pourtant, cette constatation simple peut vous en apprendre beaucoup sur la manière de développer votre intrigue. En effet, si le rythme peut paraître complètement dérisoire par rapport à la qualité de l’intrigue, qui est finalement le cœur du roman, sachez que c’est en réalité l’élément clef de toute intrigue, et qu’il faut le soigner avec beaucoup plus de rigueur que le récit lui-même.

Vous le savez tout comme moi, une même histoire peut paraître complètement fade ou réellement géniale selon les talents de son conteur. Pensez par exemple à une blague. En fonction de celui qui la raconte, l’histoire drôle peut faire un véritable plat ou paraître complètement hilarante. Le secret du succès se fait dans le rythme et l’habilité du conteur, qui arrive ou non à capter l’attention de son public.

Voici l’intérêt du rythme : parvenir à fasciner le lecteur et à le faire adhérer complètement à votre intrigue.

Comment gérer le rythme ?

Se pose alors la question de la gestion du rythme. Comment faire en sorte qu’il soit convainquant et entraîne les lecteurs ? Cela passe avant tout par une gestion réfléchie de la structure du texte.

La gestion des « ingrédients » du livre

Revenons ici sur nos quatre ingrédients : récit, dialogues, descriptions, action. Votre rythme sera déterminé par la manière dont vous gérerez chacun de ces ingrédients. L’idéal est de leur offrir une place égale dans votre texte, car un excès de chacun de ces ingrédients pourrait ruiner le livre. Pensons ici aux textes qui accumulent les descriptions et finissent par se perdre dans ce qui ressemble plus à un guide de voyage qu’à un roman. Ou encore à ceux qui ne sont qu’une longue succession de dialogues et s’apparentent plus à un débat qu’à une véritable histoire.

Les dialogues sont particulièrement importants. Comme je l’ai déjà écrit ici il y a quelque temps, ils permettent de caractériser vos personnages sans passer par la description, donnent vie au récit et sont surtout assez utiles pour « aérer » votre texte. Mais encore une fois, un roman ne saurait se contenter de dialogues !

Le conseil clef à retenir dans votre répartition des ingrédients, c’est de ne jamais oublier qu’ils sont là pour servir l’intrigue. Autrement dit, si un passage (que ce soit narratif, descriptif, dialogues ou actions) est inutile au récit : vous pouvez le supprimer ! D’expérience, il est toujours délicat d’amputer un texte d’un ou plusieurs paragraphes, surtout si vous avez l’impression d’avoir longtemps travaillé dessus. Pourtant, passer le pas et appuyer sur la touche Suppr peut être l’action qui sauvera le rythme de votre manuscrit !

Sachez bien que le lecteur se rendra bien vite compte de l’inutilité d’un passage. S’il commence à se demander où vous voulez en venir et perd de vue la trame du récit, il y a fort à penser qu’il ne tardera pas à abandonner purement et simplement votre ouvrage, ou à en garder un souvenir médiocre.

Il ne faut pas pour autant que cette notion d’ingrédients bloque votre envie d’écrire. Rien ne vous empêche de vous laisser aller sur le papier, pour mieux corriger le tir au moment de la relecture du manuscrit. Quand vous relisez votre projet après écriture, essayez de caractériser chaque passage et demandez-vous si chacun des ingrédients est suffisamment représenté. N’oubliez pas que c’est dans la diversité des ingrédients que le rythme se crée. Un passage d’action, par exemple, n’aura de réel impact que si le récit a été correctement avancé.

La gestion de la « découpe » du livre

Autre élément évident qui constitue le roman : la découpe. Très logiquement, un roman est découpé en plusieurs parties, qui permettent à l’auteur de structurer son histoire et au lecteur de s’y retrouver. Le plus souvent, on parle de chapitres, mais certains auteurs sous-découpent le récit en différentes parties ou sections, voire en plusieurs tomes pour les histoires les plus complexes. Ce découpage strict du récit est très important pour la plupart des lecteurs. Pour certains, il va même jusqu’à conditionner le mode de lecture, avec des stratégies aussi diverses que « Allez, je m’arrête au prochain chapitre ! » ou « Je lis un chapitre par soir ! ». Cette découpe est évidemment très utile pour que le lecteur se retrouve facilement dans le texte, ou ne soit pas découragé par un bloc de texte qui paraît interminable !

Remarquez par exemple que cet article de blog est divisé en plusieurs titres et sous-titres. Vous qui avez eu le courage de lire l’article jusqu’ici, l’auriez-vous eu s’il ne s’agissait que d’un seul bloc ?

Auteur tronçonneuse

« J’ai trouvé comment « découper » mon roman sans ennuyer le lecteur ! » (image : Martin Withmore)

Votre découpe se fera donc en deux sens. Le premier, le plus général, consiste à proposer le roman chapitre par chapitre. Pour gérer correctement le rythme du texte, je vous conseille de proposer des chapitres sensiblement égaux en termes de nombre de pages. Le lecteur va ainsi progressivement s’habituer à votre rythme et ne pas être surpris par une inégalité d’intensité dans le texte, qui pourrait déranger sa lecture. Certains conseillent aux auteurs de commencer par écrire le début et la fin de chaque chapitre, avant de s’attaquer au reste. Cela peut être une solution pour gérer correctement le rythme et ne pas se laisser surprendre par sa plume.

La seconde découpe, plus subtile, est celle que vous faites dans vos paragraphes. Combien de lignes par paragraphe ? Combien de paragraphes avant chaque ligne de dialogue ? Combien de lignes de dialogues avant le retour du récit ? Cela entre directement en répercussion avec votre « gestion des ingrédients », vue plus tôt. Ne sous-estimez jamais l’effet de la mise en page. Un texte aéré, avec des paragraphes courts et des dialogues réguliers, donnera plus envie qu’une accumulation de paragraphes interminables. Ne vous est-il jamais arrivé, au cours de la lecture d’un passage qui vous paraît trop long, de feuilleter le livre et d’être découragé par de nombreuses pages couvertes d’encre qui vous semblent ne pas faire avancer le récit d’un poil ? C’est ce genre de passages interminables qui brisent le rythme et vous désintéresse d’une lecture.

Et le style dans tout ça ?

Concluons cet article en nuançant ses propos ! Derrière la gestion du rythme, des chapitres et des « ingrédients » du récit, il ne faut pas oublier la notion du style de l’auteur. En effet, je suis persuadé d’en avoir irrité plus d’un en avançant que chaque ingrédient se devait d’être présent à part égale dans le roman. Chaque auteur aura ses préférences et son style propre : certains ne jurent que par la description, d’autres n’en font jamais, d’autres encore détestent royalement les dialogues, etc. Je ne remettrais jamais en cause les qualités littéraires de Marcel Proust, pourtant je suis bien incapable de lire ses romans sans soupirer d’ennui à intervalle régulier… Il faut aussi reconnaître que chaque lecteur aura ses préférences. On trouvera ceux qui sont lassés au bout de trois lignes de descriptions et ceux qui se plaignent de ne pas avoir une description précise de chaque lieu visité par le personnage.

A l’auteur d’imposer son propre style et sa vision de l’écriture, mais aussi et surtout de parvenir à toucher le bon public. Plus votre rythme est équilibré et plus vous toucherez de lecteurs potentiels, même si un rythme atypique ne vous empêchera pas de vous créer un cercle de lecteurs.

Simple mise en garde au passage : évitez d’avoir une confiance aveugle en votre « style ». Si vous ne trouvez aucun lecteur pour apprécier vos textes, ce n’est pas nécessairement car votre style est trop ambitieux ou avant-gardiste…

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7 réflexions sur “Gérer le rythme d’un roman

  1. Cet article est parfaitement clair et assez général pour s’appliquer à tous les genres, bien que, à travers sa lecture, je perçoive ce que vous aimez et comment. Au sujet de l’action vous citez : « les grosses scènes de baston », ça m’a fait sourire, j’ai immédiatement essayé de l’appliquer à Proust qui vous ennuie. Eh bien rassurez-vous, même sur ce type de littérature ça fonctionne ! (Au fait, moi, je trouve jubilatoire l’esprit de satire de Proust.) Vous citez en premier lieu l’intérêt du rythme : le rythme de la phrase et celui du récit, l’alternance entre dialogue et description etc. Ensuite vous évoquez le style, sans préciser. Moi je préciserais : le style c’est la personne, son tempérament (naturellement ça se cultive et ça se met en valeur), mais fondamentalement, comme disait Ferré : « mon style c’est mon cul ». Exactement le contraire de « faire style » (c’est à dire faire bien) comme on l’apprenait autrefois à l’école.

    • Merci pour ce commentaire et les ajouts qu’il apporte au sujet !

      Effectivement, je parle assez peu du style que j’utilise aussi comme pirouette pour rappeler que des conseils d’écriture ne sont jamais universels. Votre référence à l’expression « faire style », que je ne connaissais pas, me paraît tout à fait pertinente : le style est une manière de faire qui est différente et peu en effet aller à l’encontre des règles établies.

      Quant à mes préférences, vous avez dû deviner que j’affectionnais particulièrement les auteurs qui vont droit au but, d’où un certain recul vis à vis de l’œuvre de Proust, qui est pourtant riche au possible !

  2. « Remarquez par exemple que cet article de blog est divisé en plusieurs titres et sous-titres. Vous qui avez eu le courage de lire l’article jusqu’ici, l’auriez-vous eu s’il ne s’agissait que d’un seul bloc ? »

    A votre question, je réponds sans hésiter que oui, je l’aurais lu de bout en bout. En effet, j’apprécie énormément les informations que vous nous livrez, y compris celles qui ne me sont pas immédiatement utiles.
    Je reconnais toutefois que les divisions aèrent le texte et rendent la lecture plus agréable, ce dont je vous sais gré.

    Voilà pour la forme.
    Concernant le fond, je trouve votre analyse très pertinente. Pourtant, les mêmes ingrédients ne produisent pas le même gâteau, parce que la touche personnelle du pâtissier fait toute la différence. Il n’existe pas de recette universelle, et c’est fort heureux, car autrement, tout le monde l’appliquerait, les auteurs comme les éditeurs.

    Tipram

    • Bien d’accord avec vous sur le fait qu’il n’y ait pas de recette universelle (et heureusement d’ailleurs, car nous aurions alors une production littéraire fade et uniforme). Néanmoins, je suis persuadé qu’une certaine partie de la recette est connue de tous, et que les auteurs qui n’appliquent pas celle-là n’arriveront pas à produire quelque chose d’intéressant à lire. Certes, l’auteur qui aura saupoudré son gâteau d’une épice inconnue de tous risque de surprendre les lecteurs, mais s’il a oublié les œufs ou la farine, le résultat ne sera pas réussi pour autant ! 😉

      • Vous êtes la voix du bon sens même, et je ne peux que partager votre point de vue.

        Tipram

  3. Pingback: La revue de l’après-fin du monde (s17) | Agaboublog

  4. Pour mettre à mon tour mon grain de sel dans la recette, je me suis amusé à faire un « exercice de styles » dans l’un de mes romans, Barnabé (un peu de pub ne saurait nuire), en m’imposant comme règle de changer de narrateurs chapitre après chapitre, et surtout de ne jamais indiquer qui est le narrateur. Je n’avais donc que le style de narration pour faire en sorte que le lecteur devine sans effort l’identité du narrateur en quelques lignes. Ce qui était au début un jeu s’est vite transformé en véritable exercice pas toujours simple malgré des personnages assez tranchés. Mais j’ai appris avec cette expérience que le style pouvait aussi servir à renforcer un personnage autrement que par la description ou l’action. Ainsi, désormais, je fais parfois varier le style que j’utilise non seulement en fonction de l’action en cours mais aussi en fonction des personnages présents voire des traits de personnalités que je veux souligner.
    Le style peut donc aussi être une boite à outils…
    Italo Calvino l’a également fait avec maestria dans « Si par une nuit d’hiver un voyageur ».

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