Strange Fish – Tom Joad

Voilà un petit moment que je n’avais pas partagé ici mes dernières lectures numériques. Et pour cause, le lent lecteur que je suis a très peu de temps pour digérer des romans ces dernières semaines ! J’ai tout de même eu le plaisir de m’attaquer à Strange Fish, un roman atypique qui place le lecteur dans le Mississippi des années 40, quelques dizaines d’années à peine après l’abolition de l’esclavage, qui a laissé de fortes traces dans les esprits des Noirs comme des Blancs. Découvrons ensemble ce roman qui risque de vous faire plonger dans le bayou !

Strange Fish

Comme l’indique le quatrième de couverture de notre roman, le curieux titre Strange Fish est directement inspiré des paroles de Strange Fruit, une chanson interprétée par la célèbre chanteuse américaine Billie Holiday :

Du sang sur les feuilles, du sang aux racines,
Un corps noir se balançant dans la brise du Sud,
Etrange fruit pendant aux peupliers.

Et si le fruit devient ici un poisson, c’est parce que Strange Fish débute par la découverte du cadavre d’un Noir, immergé au plus profond des marécages. C’est sans naïveté aucune que Caddy, le vieil ermite Blanc qui fait cette sordide découverte, comprend que ce corps n’est pas arrivé par hasard. Il devine d’ailleurs que la recrudescence des idées du Ku Klux Klan dans cette ville du Sud a certainement un rapport avec l’étrange poisson.

Mais s’il cherche à vivre éloigné de la civilisation, et avec elle des conflits inter-raciaux qui ravagent la ville voisine, le pauvre Caddy reste un bon chrétien, qui ne peut se résoudre à laisser moisir un cadavre sans lui apporter une sépulture décente. L’affaire se corse quand Caddy vient faire état de sa découverte au maire Dirty Big Bill, qui le reconduit avec force et refuse de l’aider à repêcher un poisson qui doit rester caché. La ville est déjà suffisamment agitée de conflits intestins pour laisser le corps d’un Noir attiser les haines.

Sans plus aucune illusion sur l’espèce humaine, le vieux Caddy va prendre sur lui et repêcher seul et sans aide le cadavre jeté aux alligators, sans se douter une seconde qu’il vient d’enclencher un engrenage qui risque de bousculer l’équilibre de la ville entière.

Pour donner une appréciation générale de Strange Fish, sachez d’emblée que c’est un roman que je vous recommande. L’intrigue vous plongera dans les méandres d’une petite ville d’Amérique du Sud, où les communautés peinent à vivre ensemble mais où la proximité les pousse à se cotoyer chaque jour.  Entre le Klan qui veut rétablir sa loi, les Noirs qui oscillent entre volonté d’intégration et de vengeance et les Communistes qui veulent profiter des tensions pour asseoir leur pouvoir, la ville est le théâtre de tensions permanentes, et tout semble constamment au bord de la rupture.

Ici, chaque personnage est profondément lié aux autres, qu’il le veuille ou non. Ainsi, la moindre action peut avoir des conséquences terribles sur les uns et les autres. Autant dire que la découverte de Caddy ne sera en rien le baume qui rassemblera ces communautés déjà proches de la guerre ouverte.

Au final, l’auteur nous livre ici une fresque réaliste mais déroutante, qui laisse constamment une question aux lèvres du lecteur : « comment tout cela va-t-il finir ? ». La richesse des personnages et la plume précise et maîtrisée de Tom Joad aident à adhérer à cet univers qui n’a rien de joyeux. Si vous cherchez donc un voyage dépaysant au Sud-Est des Etats-Unis, à une époque et dans un territoire qui n’ont rien d’hospitalier, Strange Fish est pour vous !

Aussi surprenant que cela puisse paraître, je n’ai pas trouvé le récit trop orienté sur l’esclavage des Noirs en Amérique, car je ne suis pas certain que ce soit le tout premier sujet de Strange Fish. Ce qui se passe sous les yeux du lecteur reste finalement assez universel, et s’intéresse davantage à la nature humaine et à ses pires penchants plutôt qu’au racisme ou à la ségrégation en particulier.

Si je devais mettre un simple bémol à mon appréciation de ce texte, je dirais que la conclusion de ce roman m’a un peu laissé sur ma faim, moi qui m’attendais à un final (encore) plus grandiloquent. Mais cela reste un avis très subjectif, et je doute que cela vous gâche l’expérience Strange Fish.

Si ce retour à propos de Strange Fish vous a mis l’eau à la bouche, sachez que le livre est disponible sur le site de l’éditeur pour la modique somme de 4,99€. Vous n’avez pas d’excuse pour passer à côté !

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5 réflexions sur “Strange Fish – Tom Joad

  1. Bonjour,
    je tiens tout d’abord à remercier chaleureusement (ce qui colle bien avec l’ambiance suffocante du Bayou d’ailleurs…) Pierrick Messien pour s’être donné la peine d’écrire cet article.
    Il m’est toujours difficile pour moi de m’exprimer sur un de mes écrits, la frontière est mince entre autopromotion et fausse modestie… En tout cas Pierrick a visé juste, ce n’est pas à proprement parler un livre sur la ségrégation, il oscille entre rêve (cauchemar plutôt) et réalité, dans cette sorte de no man’s land d’où émergent les personnages fictifs… cela peut sembler un lieu commun, mais j’ai été émerveillé de voir ces personnages prendre vie, trouver leur propre chemin, « dérouter » le récit ; le livre ne m’appartient plus, mais j’espère sincèrement qu’il transmette un peu de cet émerveillement.
    Pour ceux qui le souhaitent, je laisse un lien vers ma page, en me tenant à votre entière disposition pour quelque échange que ce soit.
    Bien à vous,
    Tom Joad

    Ps : longue vie à la littérature et à ses défenseurs !

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