L’éditeur le Peuple de Mü porte plainte contre son diffuseur, Sobook

Ces derniers temps, j’ai assez peu diffusé de communiqués de presse. Et pour cause, j’estime que ce blog n’a pas forcément un caractère journalistique. Cependant, en découvrant que les éditions le Peuple de Mü voulaient porter plainte contre leur diffuseur/distributeur, la société Sobook, j’ai pensé qu’il s’agissait d’un sujet important à traiter.

Cela s’explique non seulement parce que j’ai un certain attachement pour cette maison d’édition, dont j’avais interviewé l’éditeur, Davy Athuil, en 2014. Mais aussi et surtout parce que cette situation souligne pleinement les difficultés que peuvent rencontrer les petits éditeurs, et qui concernent également les auteurs en général. Voilà pourquoi j’ai décidé de vous faire un petit point sur cette situation aujourd’hui.

Porter plainte contre SoBook

Un éditeur porte plainte contre son distributeur/diffuseur

Commençons donc par rappeler les faits, que j’ai découverts à travers le communiqué de presse diffusé par le Peuple de Mü ce mercredi 3 février 2016.

Les relations entre le Peuple de Mü et le diffuseur Sobook

Le 1er mai 2015, Davy Athuil décide de travailler avec le groupe Sobook pour la diffusion et la distribution des livres édités par le Peuple de Mü. Il s’agit au départ d’une excellente nouvelle, comme l’indique l’auteure Claire Billaud (publiée chez le Peuple de Mü) dans l’article qu’elle a dédié au sujet.

En effet, faire confiance à un diffuseur/distributeur national est une manière idéale de développer une petite maison d’édition. Ce qui explique pleinement la satisfaction des éditeurs et des auteurs au moment du contrat. L’éditeur profite d’ailleurs de cette collaboration pour rééditer tout son catalogue, et donc offrir une meilleure mise en avant à ses auteurs.

Au départ, tout semble bien se passer. Le groupe Sobook préparer activement cette nouvelle collaboration, et annonce d’emblée que les ouvrages du Peuple de Mü pourraient bientôt être vendus chez le groupe Auchan.

Logo le peuple de Mü

Là où les choses  se corsent…

Vous vous doutez que cette situation idyllique n’a pas duré, sans quoi il ne serait pas question de plaintes aujourd’hui.

Et pour cause, après avoir passé un quadrimestre à travailler auprès de Sobook, Davy Authuil constate que les ventes ne sont pas à la hauteur de ses attentes. Les quatre mois suivants ne sont pas plus encourageants, ce qui pousse l’éditeur à s’interroger sur les compétences de son prestataire de services.

Très vite, Davy Authuil réalise que Sobook est loin d’accorder à ses ouvrages le soin qu’ils méritent. Le diffuseur n’a apparemment rien mis en place pour assurer la visibilité des romans des auteurs du Peuple de Mü. Au contraire, Sobook a relégué certaines de ses tâches à d’autres prestataires, comme Cyberscribe qui a pris en charge la diffusion via les librairies en ligne.

En conséquence : Sobook semble avoir totalement mis de côté son client, et les prestataires que la société a engagés n’ont guère fait mieux. Et pour cause, Cyberscribe n’a jamais eu d’échange avec Davy Athuil et on comprend donc aisément qu’ils n’étaient peut-être pas les mieux placés pour travailler sur son catalogue.

Pourquoi déposer plainte ?

À la fin 2015, soit 7 mois après avoir commencé à travailler avec Sobook, Davy Athuil informe ses auteurs de la situation : les ventes sont catastrophiques, la visibilité des livres est probablement nulle et de premières discussions sont entamées avec Sobook.

Au départ, le diffuseur semble ouvert à l’échange. Sobook propose alors de confier le contrat de diffusion aux Nouvelles éditions Sutton, un groupe spécialisé dans l’Histoire et le Régionalisme. Conscient que cette solution ne serait pas bénéfique à ses auteurs, qui je le rappelle écrivent dans le registre de l’imaginaire, Davy refuse.

Sobook propose alors un geste commercial, mais ne tarde pas à revenir sur ses pas lors des négociations avec son client.

Estimant la perte financière de sa maison d’édition à 25.000 €, et constatant qu’aucune négociation n’était possible, le Peuple de Mü envisage désormais de porter plainte contre la société SoBook.

Dans son communiqué de presse, Davy Athuil indique d’ailleurs que d’autres éditeurs sont victimes des pratiques de SoBook :

Le peuple de Mü sait que d’autres maisons d’édition sont aujourd’hui victimes du groupe SoBook et le seront demain suite à l’abandon de la diffusion et au jeu des chaises musicales auquel se livrent les dirigeants de cette société.

Distribution Diffusion d'un livre

Le rôle du diffuseur/distributeur

À présent que les faits ont été rappelés, il me paraît utile de faire un rapide point sur la diffusion et la distribution dans l’édition. Et pour cause, si vous n’êtes pas au point sur la chaîne du livre, vous ne réalisez peut être pas la gravité d’une telle situation.

Qu’est-ce que la diffusion et la distribution du livre ?

Pour faire simple, le distributeur/diffuseur est le maillon de la chaîne situé entre l’éditeur et les libraires. Comme son nom l’indique, il s’occupe de :

  • La distribution : il gère les stocks, les commandes et les expéditions, et tient un carnet de comptes pour lister les ventes et les dépenses.
  • La diffusion : il s’occupe de présenter les livres auprès des libraires et s’assure que les livres sont disponibles et visibles dans les lieux de vente.

Dans notre cas, SoBook prend également en charge l’impression des ouvrages du Peuple de Mü, via un service d’impression à la demande. On comprend donc aisément l’importance de ce prestataire.

Pourquoi passer par un tel prestataire ?

Les grandes maisons d’édition s’occupent de leur diffusion et de leur distribution en interne, via des groupes qui leur appartiennent. Et pour cause, elles ont suffisamment de notoriété et de fonds pour assurer cette tâche elles-mêmes. L’avantage de faire ainsi est qu’elles gagnent plus d’argent sur la vente de chaque livre, puisque l’activité de distribution/diffusion est forcément un coût qui se répercute sur la marge de l’éditeur.

Dans le cas d’un petit éditeur qui cherche à augmenter sa notoriété, le recours à une société spécialisée est incontournable pour assurer cette tâche.

Imaginez que vous soyez en charge d’une maison d’édition basée à Lyon, comme l’est le Peuple de Mü. Vous pouvez tout à fait démarcher les libraires, Fnacs et points culturels de Lyon et des alentours pour y présenter vos livres. Mais une fois votre notoriété régionale assise, il paraît difficile de faire mieux. Vous n’allez pas aller à Paris, Marseille ou Lille pour vous y développer.

Le distributeur/diffuseur est justement une société qui dispose de contacts à Paris, Marseille ou Lille, et dont c’est le métier de distribuer des livres aux quatre coins de France. Il paraît donc évident que si un éditeur comme le Peuple de Mü veut offrir une meilleure visibilité à ses auteurs, il va passer par une société de diffusion.

SoBook est-il réellement en tort ?

Pour revenir rapidement sur notre cas et les torts de SoBook, il convient de rappeler qu’un distributeur/diffuseur n’aura sans doute jamais une obligation de résultat.

Ce n’est pas forcément la faute du distributeur si des livres ne se vendent pas. Des choix éditoriaux mauvais peuvent tout à fait expliquer des ventes faibles.

En revanche, une société de distribution/diffusion a des obligations de moyens. Si elle ne parvient pas à exposer les livres dans les points de vente, il est évident qu’ils ne se vendront pas. C’est ce qui semble se passer dans notre cas, ce pour quoi le dépôt de plainte porterait sur le non-respect des obligations contractuelles de moyens dans son action de distribution et de diffusion.

L’impact d’une telle situation sur un éditeur

Il ne me paraît pas si utile que ça de rappeler l’impact que peut avoir un distributeur et diffuseur incompétent sur une activité d’édition.

Le communiqué de presse rappelle que la perte financière est estimée à 25.000 €, ce qui vous vous en doutez représente beaucoup pour une maison d’édition de petite taille.

Naturellement, le dommage n’est pas que financier. Améliorer la diffusion et la distribution de ses livres a certainement exigé un travail important de la part du Peuple de Mü, qui en a profité pour rééditer son catalogue. Cette tâche supplémentaire a forcément eu un impact sur son travail éditorial, et a ralenti son activité habituelle.

Du côté des auteurs également, c’est la déconvenue, eux qui se sentent aussi victimes de cette situation. Je vous invite ainsi à découvrir les réactions de Claire Billaud (lié en début de cet article) ou encore d’Alfred Boudry, auteurs respectifs des romans Le Don d’Osiris et Le sang de Robespierre (entre autres).

C’est ainsi que je laisse la parole à Davy Athuil, via son communiqué de presse, pour résumer cette situation :

La maison d’édition refuse de laisser faire aujourd’hui des entreprises qui profitent d’un système paupérisant les jeunes acteurs de l’édition et les auteurs qui leur font confiance

Et si cet article a attisé votre curiosité, je vous invite à consulter ledit communiqué de presse publié par le Peuple de Mü.

Si vous souhaitez soutenir cet éditeur, vous pouvez également consulter son catalogue en ligne, géré non pas par SoBook mais directement par la maison d’édition.

N'hésitez pas à découvrir ou redécouvrir le catalogue du Peuple de Mü !

N’hésitez pas à découvrir ou redécouvrir le catalogue du Peuple de Mü !

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8 réflexions sur “L’éditeur le Peuple de Mü porte plainte contre son diffuseur, Sobook

  1. Bonjour,
    Sans préjuger du contentieux entre ces deux maisons, votre article appelle plusieurs remarques. J’ai vécu la même chose avec un autre diffuseur, que j’ai quitté. C’est pour moi une maladresse que d’intenter, ça ne fera que dissuader les diffuseurs de prendre des petits éditeurs en portefeuille.

    Comme les grands diffuseurs nous ferment la porte nous nous tournons vers d’autres, plus petits, plus récents, moins implantés. Je suis tenté de dire qu’ils font ce qu’ils peuvent. Même lorsque les représentants des diffuseurs tentent de placer des livres de petits éditeurs, c’est le libraire qui décide et même s’ils y parviennent, le libraire utilisera son droit de retour. J’ai vécu ça aussi, ce qui a eu pour seule conséquence de gonfler mon stock. Dans ce métier, nous ne faisons jamais que du dépôt vente. Il n’y a plus un libraire qui accepte du compte ferme.

    Quelle est la problématique du libraire ? Avoir en rayon ce qui se vendra pour assurer son chiffre d’affaire afin de pouvoir honorer ses charges. Alors, le roman de l’auteur inconnu d’une maison inconnue, diffusé ou pas, a peu de chances de retenir son attention. Je connais des maisons moyennes, avec de la notoriété, qui ne savent plus par quel bout prendre le problème. C’est vrai que ce n’est pas simple.
    Quels sont nos défauts qui plombent nos tentatives d’entrer sur ce marché ? Beaucoup de petites maisons ne sont pas assez sélectives, elles éditent un peu tout et n’importe quoi, les libraires le savent et dans une offre surabondante, ils évitent ce qu’ils ne connaissent pas. Ils nous placent, à tort ou à raison, parmi les auto-édités « améliorés ».
    Nous sommes à la frontière entre l’édition majeure et l’auto-édition dont la multiplication, il faut le reconnaitre, ne nous aide pas. En ce sens nous sommes condamnés à une diffusion confidentielle avec le soutien des auteurs par des salons et des dédicaces.

    Comme je ne veux pas faire trop long, je conclus en disant qu’il faudrait imaginer une troisième voie et que pour le moment personne ne l’a encore trouvée.

    • Merci pour ce commentaire riche d’intérêt ! 🙂

      En ce qui concerne le caractère maladroit de la chose, je dirai que tout dépend de la situation. Les éditions du peuple de Mü n’ont pas encore porté plainte, et il s’agit apparemment de leur dernier recours. Je suppose donc qu’ils ont pesé le pour et le contre de cette action. Tout le problème réside dans le fait de savoir si le diffuseur a véritablement engagé ses moyens pour diffuser les livres, comme le prévoyait certainement le contrat qui liait les deux parties.

      Si le diffuseur n’a effectivement pas tenu sa part du marché, le recours en justice me paraît justifié. Car le problème ne se pose pas sur les résultats, mais bien sur les moyens.

      Pour le reste, je vous remercie d’avoir éclairé cet article de votre vision du marché. Effectivement, on constate que la situation précaire des libraires retombe fatalement sur les éditeurs, et qu’il n’existe toujours pas de manière miracle de sortir du lot.

      Avec ma vision naïve et imprécise du secteur, je dirais que l’impression à la demande (qui demande moins d’investissement de départ et comporte donc moins de risques) pourrait faire partie du champ des solutions, mais cela se ferait probablement au détriment du lecteur (livre plus coûteux et de moins bonne qualité) ou de l’éditeur (impression plus coûteuse à l’unité).

  2. Non, Patrick, nous faisons de l’impression à la demande au coût d’impression de tirages et ça se passe bien. Le tout est de ne pas être assimilé auto-édité parce que là, le rejet est immédiat. Aujourd’hui on considère que la POD est réservée à l’auto-édition alors que non, c’est un moyen de production ouvert à tous. D’ailleurs, demain, chacun pourra sans doute produire chez lui son livre avec une imprimante dédiée. Ben entendu, ça ne fera pas pour autant vendre des livres.

    Pour les éditions du peuple de Mü, n’ayant aucune information, je me garde bien de toute prise de position. Je dis seulement que s’ils gagnent ils feront jurisprudence et que les petits éditeurs ne trouveront plus aucun diffuseur. Notez que ça ne changera pas grand-chose à la situation actuelle. Le petit éditeur a besoin d’un livre « locomotive » pour qu’on commence à le regarder autrement. Il est certain que si Musso venait chez moi… 🙂

    Et puis, à l’heure où chacun peut s’installer éditeur, sans respect d’une charte professionnelle et se voit ouvrir l’accès aux bases de données, il serait peut-être temps de songer à organiser ce métier.

    • Merci pour ces éclaircissements sur la POD ! 😉

      En ce qui concerne le sujet de l’article, je me permettrais simplement une petite analogie :

      Mettons qu’une PME locale ait envie de diffuser une publicité, il est évident qu’elle n’aura pas accès aux régies publicitaires des chaînes de télévision nationales. Elle peut alors se tourner vers des chaînes de télévision locales, ou encore des sites spécialisés.

      Si les publicités sont diffusées mais n’engendrent aucune vente, la PME n’aura pas son mot à redire. En revanche, si elle découvre que les publicités n’ont pas été diffusées, elle est tout à fait dans son droit de porter plainte auprès de sa régie publicitaire. Ce n’est pas parce qu’un acteur ou qu’un contrat est « petit » que cela laisse le droit à un prestataire de services de ne pas assumer ses obligations.

      L’enjeu pour SoBook sera de prouver qu’elle a bien mis en place les moyens de diffuser les livres de son client. Si elle peut prouver que le contrat a bien été rempli, la société ne sera jamais inquiétée et cela n’engendrera aucune retombée négative sur les petits éditeurs.

  3. Je ne conteste en rien la démarche de l’éditeur s’il s’estime fondé à exercer un recours.
    Par contre, je crains que les moyens contractuels de diffusion ne soient pas assez précisés dans les contrats : représentants, mailings, téléphone… et souvent « par tout moyen que le diffuseur jugera utile d’utiliser ». C’est dire si la porte est large.

    Pour info voici ce que disait mon contrat de diffusion : « A référencer l’éditeur dans les bases de données telles que Dilicom, Electre, Fnac… » « A travailler le fonds et non seulement les nouveautés ». J’ai demandé au diffuseur des comptes sur la faiblesse des résultats. Réponse: on fait mais c’est le libraire qui décide et ce n’est pas de notre faute si vos livres ne se vendent pas. Rideau tiré.

    J’ai été naïf, avoir un diffuseur sentait le bon coup, celui qui allait donner de l’air à l’entreprise, alors ce qui n’était pas écrit allait de soi, le diffuseur avait bien entendu des moyens commerciaux. Sauf que…

  4. Merci de relayer l’information !
    Concernant la plainte, Davy nous a indiqué que ce n’était pas une décision facile à prendre, mais la tentative d’accord amiable ayant échoué, il n’y avait plus que deux choix : porter plainte, ou dire « amen » et s’assoir sur la perte d’argent et de visibilité de la maison.
    Peut-être que cela aura des conséquences sur Le Peuple de Mü ou sur d’autres éditeurs, mais entre ça et une perte financière certaine, je pense que le choix s’est imposé. Sans parler de l’impact médiatique qui fonctionne dans les deux sens : ça va peut-être refroidir les distributeurs, mais ça va aussi rendre les éditeurs plus regardants dans le choix de leurs partenaires et le suivi réel de la distribution.

    • « …mais ça va aussi rendre les éditeurs plus regardants dans le choix de leurs partenaires et le suivi réel de la distribution. »

      Ceci voudrait dire que nous avons le choix, or nous ne l’avons pas. Si Daudin ou Interforum nous faisaient les yeux doux, alors peut-être, mais leurs portes restent closes.

  5. Hello Pierrick,

    Juste un petit mot pour te dire que je suis toujours. Je viens de lire ton dernier article, intéressant mais j’ai hésité cependant à commenter car à part dire « que tout ceci me dépasse », je ne savais pas quoi dire d’autre…

    Bravo en tout cas, c’est toujours aussi propre et riche en informations 😉

    Bon week-end !

    Astrid.

    http://www.jacktheblackcat.com

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