L’angoisse de la page moche

Je me dois d’être sincère avec vous : voilà un long moment que je n’écris plus (de textes littéraires, tout du moins). La baisse d’activité de ce blog (tout à fait assumée, malgré tout) va en effet de pair avec une cessation pure et simple de la rédaction de nouvelles ou de romans. Il faut dire que j’ai été victime il y a peu d’un mal cruel et obsessif : l’angoisse de la page moche, que je me dois de vous présenter ici.

Crédits photo : Ejecutivoagresivo

Le mythe de l’angoisse de la page blanche

Je pense qu’il est inutile de s’attarder ici des heures sur le principe de l’angoisse de la page blanche, tant ce précepte est connu. Il s’agit simplement pour un auteur de se retrouver les bras ballants et sans idées, face à une page de livre qu’il n’arrive pas à remplir.

Si vous êtes fervent lecteur de ce blog, vous devez déjà avoir lu ici quelques propos un peu secs sur l’angoisse de la page blanche.

Il faut dire que l’arrogance de la jeunesse m’a toujours fait penser que le manque d’inspiration ne pouvait tout simplement pas toucher un écrivain dans l’âme, tant j’ai rencontré d’auteurs prolixes et créatifs, dont le principal problème était l’incapacité à rédiger toutes leurs idées de romans plutôt que de trouver l’inspiration.

Et même si ma jeunesse s’envole à vue d’œil, je dois vous avouer que je maintiens cette position… Selon moi, l’angoisse de la page blanche n’est qu’un mythe, un mensonge, une rigolade.

Pour autant, je n’avais pas tout à fait raison à son propos, car je réalise à présent que je n’avais pas réellement compris l’essence de cette angoisse ni sa signification.

N’allez jamais croire en ce mensonge qu’est l’angoisse de la page blanche ! (crédits photos : Skeletalmess)

L’angoisse de la page moche

Pour en comprendre un peu plus sur l’angoisse de la page blanche, il m’a fallu expérimenter une angoisse bien différente : l’angoisse de la page moche.

Cette maladie m’a rongée alors que je cherchais un nouveau projet d’ouvrage à rédiger, pour me remettre en selle. J’ai donc pioché dans mes projets d’écriture pour trouver un texte intéressant, mais pas trop long à boucler.

Ayant toujours en tête pas mal d’histoires plus ou moins achevées dans l’esprit, cette tâche ne fut pas des plus complexes, et je pus commencer à écrire. C’est alors que le drame s’est déroulé devant mes yeux.

Qu’est-ce que l’angoisse de la page moche ?

Voilà un moment que je n’avais pas écrit de roman, et même si on peut facilement perdre certaines bonnes habitudes d’écriture, cela reste tout de même assez proche du vélo : il suffit de se mettre en selle, et ça devrait avancer tout seul.

J’ai donc sans mal rédigé un premier chapitre, puis le départ d’un second, quand j’ai été pris d’un certain malaise.

Ce projet d’écriture, qui me semblait si intéressant en tête, ne semblait que trop grossièrement retranscrit une fois que je tapais sur mon clavier. Pour en avoir le cœur net, je relus rapidement mes premières pages et fis cet amer constat : tout était plat, laid, sans saveur, sans intérêt. Je me trouvais face à un ramassis de mots mal accordés, face à quelque chose de grossier.

Et j’avais beau parcourir les autres pages, je fis le même constat. J’ai alors compris une chose terrible : j’étais pris de l’angoisse de la page moche. Tout ce que j’écrivais me semblait laid. Et autant vous dire que cela brisa rapidement mon élan de chercher à écrire à nouveau.

Les origines de cette angoisse d’écriture

Il serait bien entendu malhonnête de prétendre que l’angoisse de la page moche m’est tombée dessus sans prévenir. En effet, je pense que j’ai toujours souffert des prémices de cette terrible maladie.

Il faut en effet admettre qu’il est assez simple de définir son origine, que je résumerais en quelques mots : un projet d’écriture est toujours plus intéressant que sa réalisation.

Un projet de roman dépasse systématiquement le simple synopsis. Il s’agit d’une intention, d’une idée. On ne va pas juste raconter une histoire, on va transmettre une (ou des) émotion(s), faire ressentir des choses à son lecteur, et pourquoi pas chercher à lui faire réfléchir à des idées nouvelles.

Or, rien n’est plus beau qu’une idée, et chercher à la retranscrire va forcément lui faire perdre de sa superbe et l’altérer.

L’auteur ayant été directement témoin et créateur de cette idée, il ne peut qu’être déçu lorsqu’il constate à quel point sa retranscription est plate et sans saveurs.

De la difficulté de retranscrire une idée

L’angoisse de la page moche est finalement assez inhérente à l’activité d’écriture. Écrire un roman, c’est en effet chercher à donner forme à une idée, ce qui s’avère plus facile à dire qu’à faire.

C’est d’autant plus vrai que l’écriture d’un livre prend généralement un certain temps, et qu’il faut parfois des mois pour découvrir que son livre est beaucoup moins intéressant qu’il aurait dû l’être, ou qu’il est tout simplement raté. Sans même que le livre soit mauvais, il peut tout simplement arriver qu’il ne reflète pas l’idée originelle de l’auteur.

Et je pense que de nombreux auteurs, même à succès, passent à côté du message qu’ils auraient voulu transmettre, ou découvrent à la lecture des critiques que leur texte n’a pas été compris comme il avait été originellement pensé.

Transformer une idée en roman est loin d’être une tâche aisée… (Crédits photo : Comfreak)

Les 1001 angoisses d’un auteur

Moi qui avais toujours douté de l’existence de l’angoisse de la page blanche, il m’a été difficile de me sentir touché par un mal ô combien similaire.

Et j’en suis venu à réfléchir aux autres angoisses dont pouvaient souffrir les auteurs, au moment de donner naissance à leurs créations littéraires :

  • L’angoisse d’écrire un livre sans intérêt,
  • L’angoisse de plagier un livre sans s’en rendre compte,
  • L’angoisse de faire des fautes d’orthographe,
  • L’angoisse d’en révéler trop sur sa vie personnelle,
  • L’angoisse de créer des personnages vides,
  • L’angoisse de faire des incohérences scénaristiques,
  • L’angoisse d’être compris de travers,
  • L’angoisse de rédiger un livre trop triste,
  • L’angoisse d’écrire une histoire pleine de clichés,
  • L’angoisse de mourir avant de terminer son œuvre,
  • L’angoisse de ne plus rien avoir à raconter au prochain roman, etc.

À trop réfléchir à son œuvre, on finit fatalement par tomber sur une angoisse qui nous ronge les sangs, et peut rendre l’idée de reprendre l’écriture bien plus difficile qu’elle ne devrait l’être.

Mon angoisse, à l’heure actuelle, est tout simplement d’avoir perdu le peu de talent qu’il me restait, et d’être devenu incapable d’écrire quelque chose de cohérent ou d’un tant soit peu digne de lecture.

Les angoisses des auteurs sont innombrables… (Crédits photo : Sizumaru)

De quoi a vraiment peur un écrivain ?

Il est plus que temps que je vienne enfin là où je voulais en venir. Car figurez-vous que cet article ne vise pas à vous présenter l’angoisse de la page moche.

En effet, je n’ai pas suffisamment de mauvaise foi pour vous expliquer en quoi l’angoisse de la page blanche est ridicule, et en quoi mon angoisse à moi est nettement plus logique et justifiable.

Comme je vous le disais plus haut, l’angoisse de la page moche m’a uniquement aidé à mieux comprendre l’angoisse de la page blanche, car elles sont finalement identiques.

La véritable raison de l’angoisse des auteurs

Un écrivain ne souffre d’aucune angoisse, mais cherche uniquement des raisons pour ne pas écrire. Un auteur ne souffre tout simplement jamais de manque d’inspiration, tout comme je ne manque pas de talent (ou pour être plus clair : je n’ai pas plus ou moins de talent que la dernière fois où j’ai écrit).

Se mettre à écrire, chercher à remplir cette page blanche ou à assumer cette page moche, c’est tout simplement prendre le risque d’écrire quelque chose de vain, de donner naissance à un mauvais texte.

Au contraire, se cacher derrière le manque d’inspiration ou de talent, c’est se donner l’opportunité de ne pas avoir à écrire.

C’est se dire « Je pourrais écrire quelque chose de beau… mais je n’ai plus l’inspiration pour cela », « Mon projet était véritablement superbe, dommage que je manque d’inspiration pour l’écrire… ». C’est garder jalousement son idée en tête, car cette idée sera toujours plus belle que le texte qui en découle…

Les angoisses d’écriture doivent-elles nous bloquer ? (crédits photo : Kellepics)

Que faire de ses angoisses d’écriture ?

Finalement, les angoisses de l’écrivain ne sont guère différentes des angoisses de tout un chacun. Il s’agit finalement de chercher à se complaire dans une situation de confort, de se trouver des raisons pour ne pas se pousser à faire ce qui pourrait nous plaire, mais semble si risqué ou si compliqué.

Cela fait trop longtemps que je n’ai pas écrit le moindre texte, et l’angoisse de la page moche a presque suffi à faire s’étioler le peu de courage que j’étais parvenu à rassembler pour me remettre à la tâche.

L’avantage est qu’elle m’a permis de mieux comprendre mes propres limites, mais aussi d’être plus critique vis-à-vis de moi-même.

Certes, il se peut que j’écrive des pages moches, mais n’en a-t-il pas toujours été ainsi ? N’ai-je pas déjà écrit des pages moches sans en ressentir la moindre gêne ? Vaut-il mieux ne pas écrire plutôt que d’écrire des pages moches ?

Difficile à dire. Mais j’espère à terme pouvoir vous présenter les quelques pages moches que j’aurai écrites dans les mois à venir. Ou à défaut, si je n’écris plus rien, je ne chercherais plus à me cacher derrière une excuse idiote telle que « J’ai été touché par l’angoisse de la page moche ».

Je me contenterais d’avouer « Je n’ai pas eu le courage ». Point.

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15 réflexions sur “L’angoisse de la page moche

  1. Tu n’es pas seul mon ami. C’est un sentiment que j’ai déjà éprouvé, qu’il m’arrive encore de ressentir, et qui reviendra. Ce sont des passages à vide qu’il faut encaisser, en sachant qu’il y a un truc qui coince quelque part mais que ledit truc finira par se décoincer tôt ou tard (subtil, n’est-ce pas ?). En attendant, écris des trucs moches, pour garder souplesse et endurance (nous sommes des sportifs, hein !). Ce que je sais, c’est que l’expérience enseigne l’humilité. Et ça, c’est beaucoup !
    Allez, future bonne année 2018 !

    • Merci pour ce commentaire et pour ces encouragements ! Effectivement, l’écriture exige une discipline proche de celle des sportifs, je suis tout à fait d’accord avec ça ! Heureuse année à toi également. 🙂

  2. C’est un dilemme assez compliqué… Écrire des trucs moches (moi, je dis nuls ^^) ou ne pas écrire du tout… ?
    Pour moi, toutes ces choses rejoignent un seul et unique truc : le manque d’estime de soi.
    Si on souffre de la page blanche, c’est sans doute qu’on a peur d’écrire des trucs moches car on pourrait juste coucher des mots. Et toutes les autres angoisses que tu cites rejoignent ce chemin tortueux.
    Humble avis personnel, bien sûr ^^ …

    • Merci pour ce commentaire ! 🙂 À la vérité, je ne suis pas entièrement sûr que cela vienne véritablement d’un manque d’estime personnelle. Plutôt un manque de motivation, ou une difficulté à trouver du sens à l’écriture.

      Mais je suppose que l’origine des blocages peut varier en fonction de l’individu et de la période… L’essentiel est de réussir à débloquer le blocage… 😀

  3. Quel plaisir de lire sous votre plume ce que je n’osais pas admettre ! Un peur de clarté dans mon « disque dur » (mon stockage d’idées et d’émotions), une mise à jour de mon « logiciel » (nettoyer les mauvais outils d’écriture) et après un regard objectif, sincère et volontaire… cela devrait le faire… comme ils disent aujourd’hui !
    Merci pour ce rafraîchissant avertissement.
    Cordialement.
    PHG

  4. Bonjour Pierrick, Je ne sais pas comment sont vos « pages moches » mais cet article est magnifique, vous avez tout dit ! Vous êtes incontestablement doué pour l’écriture, j’aime beaucoup votre style teinté d’ironie.
    J’avais, pour moi-même, résumé toutes ces angoisses (que je ne connais que trop) par un seul mot : le trac. Mais à en croire tous ceux qui en souffrent, c’est un mal nécessaire, malheureusement.
    Et puis les choses trop parfaites sont vides d’humanité et le lecteur s’en lasse, non ?
    Bien à vous tous,
    Isabelle

    • Bonjour Isabelle, merci pour ce commentaire et pour vos compliments ! 🙂 Je ne m’attendais pas à ce que sujet touche autant de personnes.

      Je pense effectivement que ces angoisses peuvent s’apparenter au trac. C’est même une comparaison intéressante puisque le trac se ressent généralement face à d’autres personnes (une représentation théâtrale, un entretien d’embauche, etc.). Le ressentir seul est donc un comble dont seul peut se targuer un auteur.

      Et votre conclusion est finalement bien vraie : une chose moche est parfois plus attachante qu’une chose parfaite ! 😉

  5. Ce blog m’a beaucoup aidé à démarrer mon premier roman (dans ma liste des trucs à faire avant de mourir, position n°1 !). Il est assez creux, plat, et vu et revu, mais tant pis, grâce à cet article, j’ai bien envie de le finir. Même s’il est mauvais, que je le sais, je pourrai au moins dire dans quelques temps, j’ai essayé et je suis allée jusqu’au bout ! Donc merci Pierrick, écrivons tous des trucs moches, si à nous ça nous fait du bien, on oblige personne à les lire !

  6. Bonjour,
    Je suis un petit éditeur. Personnellement en ayant perdu une partie de ma petite personne suite à une opération chirurgicale qui ampute déjà largement votre libido, j’ai également perdu le goût d’écrire. Je n’ai pas d’angoisse puisque je n’écris plus. Mais je pense qu’écrire, c’est certes une gymnastique à ne pas trop longtemps délaisser, mais ça correspond sans doute aussi à un âge ou à un moment de sa vie et qu’à moins d’être payé pour ça, on peut avoir à passer à d’autres joies de l’existence. J’en profite pour dire aux quelques uns qui liront ce texte que ce blog est passionnant pour les auteurs, qu’on y apprend des choses toutes pertinentes qui sont d’une véritable aide à bien écrire.

    • Bonjour Pédro. Merci pour ce gentil commentaire (et pour votre fidélité ici et pour vos commentaires toujours pleins d’intérêt ! 😉 ).

      Je suis désolé d’apprendre cette opération, et j’espère que cette « amputation » de la volonté d’écrire n’est en rien définitive. Parler « d’être payé pour ça » me semble loin d’être anodin à présent que vous m’y faites penser. Cela fait des années que j’envisage d’écrire un article sur « vivre de sa plume » et sur le rapport entre l’écriture et l’argent (sujet ô combien délicat, en particulier en France)… Ce sera peut-être l’occasion d’y revenir.

      Une excellente année à vous ! 😉

  7. L’angoisse de la page moche telle qu’elle est décrite ici me semble correspondre à un excès de hâte vis-à-vis de l’écriture. Ce n’est pas au moment d’entamer le roman qu’il faut se méjuger, se décourager, douter de soi ou de son texte. Il est bien trop tôt. C’est lors des relectures que le vrai roman apparaît et que les idées du départ prennent leur relief. Jeter l’éponge avant ça, ça serait comme un sculpteur qui trouve son œuvre moche alors qu’il a à peine entamé le bloc de marbre.

    • Oui, ce n’est pas forcément faux d’un point de vue général ! 🙂 Pour mon cas, je pense que c’est plus proche du découragement (ou tout simplement du manque de courage) que de la hâte, mais j’imagine que la hâte produira les mêmes effets ! 😉

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